- Alain Fleischer, en 2011 vous nous disiez “Le Fresnoy va fêter ses 15 ans et s’il a gagné la bataille, il n’a pas remporté la guerre !” Qu’en est-il aujourd’hui, alors qu’une série d’événements mettent à l’honneur les 20 ans de l’aventure Fresnoy ? - Après 20 ans, il me semble qu’on a gagné une première mi-temps, en ayant une vision large de ce que pourrait être le Fresnoy dans les vingt prochaines années. Cette première partie dans la vie du Fresnoy a été marquée par d’incontestables succès, dont le plus précieux, à mes yeux, est la réussite spectaculaire de bon nombre de nos étudiants. La célébration du 20e anniversaire a donné lieu à des événements ambitieux, dans des lieux prestigieux, sur des thèmes inspirés par un groupe de recherche qui a rassemblé au Fresnoy des artistes et des scientifiques de toutes les disciplines. Outre l’exposition au Palais de Tokyo (du 10 juin au 10 septembre 2017) et le colloque au Collège de France (les 6, 7 et 8 septembre), sous le titre commun Le rêve des formes-Arts, Sciences & Cie, s’est dessinée au cours de ces échanges la perspective d’un Fresnoy de demain, dans lequel les artistes feraient profiter les scientifiques de leur imaginaire, tandis que ces derniers donneraient accès aux artistes à leur savoir. J’attends beaucoup de ce croisement des enjeux de l’art et de la science. On a vérifié que ça marche, comme l’ont prouvé l’exposition et le colloque. On entrevoit donc ce que pourrait être la deuxième mi-temps avec le passage du Fresnoy-Studio national des arts contemporains à ce que je proposerais d’appeler Le Fresnoy-StudioLab international, où le mot studio, cher aux artistes et aux cinéastes, est associé au mot laboratoire, familier des scientifiques. Ce Fresnoy « augmenté » serait ouvert aux scientifiques (étudiants et professeurs-invités), comme aux artistes. Et les sciences dites dures (mathématiques, physique, biologie, cosmologie) seraient en compagnie des sciences sociales et humaines (sociologie, psychologie, éthologie, anthropologie), ce qui facilitera les relations avec les problématiques de société. En effet, la thématique complète et le programme de travail du futur Fresnoy seraient « arts, sciences et société ».

- Ca serait un parallèle entre le Fresnoy existant (post diplôme de 2 ans) et un laboratoire de recherche avec des équipes pluridisciplinaires et des axes d’une recherche plus fondamentale ? - La base restera le cursus en deux ans du Fresnoy, mais avec une multidisciplinarité est tendue aux disciplines scientifiques. En outre, ce cursus sera prolongé par une troisième année, consacrée à des duos associant un artiste et un scientifique, pour une collaboration du type « contrat de projet ». Les promotions seront portées de 24 à 30 étudiants et le concours sera ouvert à des candidats issus aussi bien des filières scientifiques que des formations artistiques. Le modèle pédagogique du Fresnoy qui a réussi et qui continue d’attirer des étudiants du monde entier, sera donc conservé, notamment dans la notion de passage à l’acte par une création avec des moyens professionnels. Les productions devront être valables tant du point de vue scientifique que du point de vue artistique, et être réciproquement profitables à l’art comme à la science.

- Mais quid des Doctorats déjà mis en place par le Fresnoy ? - Les doctorats seront maintenus, mais ils privilégieront la relation entre art, science et société. Pour ce qui est des doctorats déjà lancés, trois soutenances sont imminentes : Isabelle Prim et Dorothée Smith (qui ont travaillé en cotutelle avec l’université du Québec à Montréal), et Joachim Olender (en cotutelle avec l’Université de Paris 8). D’autres suivront, dont certains sont déjà avancés. Un de nos étudiants suit actuellement les cours de méthodologie, préparatoires au doctorat, à l’université du Québec à Montréal. Les soutenances vont donner lieu à la présentation simultanée d’une œuvre et d’une thèse théorique.

- Les universités ont leur doctorats académiques, les écoles d’arts ont des post-diplômes, les écoles supérieures d’arts ont des dispositifs divers comme SACRe, etc… .Comment se positionne le Fresnoy qui a toujours été un post/post diplôme ? - Nous avons été en avance puisque le Fresnoy s’est toujours positionné comme la dernière école possible, après les formations traditionnelles. La dimension de recherche est dans l’ADN du Fresnoy, depuis l’origine. Et quand les doctorats en pratiques artistiques ont été envisagés par le ministère de la Culture, nous avons été les premiers à nous lancer dans l’aventure, avec l’aide de la DRAC, et malgré tout avec moins de moyens que les institutions parisiennes. Le Fresnoy garde l’avantage grâce à son magnifique outil de production, qui le distingue de toutes les autres écoles, et de tous les autres post-diplômes.

- Est-ce que ça pose la question de ce que doit être un artiste aujourd’hui ? - Les jeunes artistes d’aujourd’hui sont trop souvent des jeunes gens qui ont compris comment fonctionne le marché de l’art, et quelle est la bonne stratégie pour faire carrière. Ce n’est pas du tout l’objectif poursuivi par Le Fresnoy, qui privilégie l’expérimentation, l’innovation, l’invention de nouveaux langages, à partir des nouveaux outils de production et des nouveaux supports de diffusion. Il me semble que les artistes parleront toujours des mêmes sujets, que l’on retrouve tout au long de l’histoire de l’art : l’enjeu aujourd’hui est de renouveler l’approche et le traitement des thèmes de toujours, dans les métamorphoses que leur font subir les évolutions de la société, des modes de vie et des technologies.

- La Collaboration Art/science est évidente depuis l’arrivée des arts électro-numériques annoncée par la trans-disciplinarité des Avant-Gardes. Mais vous pensez pas que cette collaboration est aujourd’hui incontournable d’une formation ? - En tous cas, Le Fresnoy se fixe pour mission de rester un lieu de pointe de l’exploration technologique et de la trans-disciplinarité. Ces orientations ne sont pas chez nous de simples déclarations d’intention : il y a longtemps que nous sommes passés à la pratique.

- Parce que dans ce nouveau Fresnoy on pourra s’arrêter au bout de 2 ans seulement sans faire la troisième année ? - C’est une question que l’on se pose, et nous n’en sommes encore qu’à des idées préparatoires au futur projet du Fresnoy. En tout cas, même si les étudiants s’arrêtaient à la fin du cursus de deux ans, ils auraient déjà été obligés de pratiquer le dialogue entre une problématique d’artiste et un thème scientifique. La troisième année réalisera concrètement une collaboration entre un artiste et un chercheur, et il est probable que le diplôme du Fresnoy ne sera remis qu’à l’issue du cursus complet. En fait, tout est ouvert, tout est en discussion, et nous devrons tenir compte des avis de nos tutelles comme de nos partenaires publics et privés. Ce Fresnoy augmenté réclamera des moyens nouveaux (en espaces, en équipements, en personnels), mais nous disposons déjà d’un magnifique outil de travail dans le domaine de l’audiovisuel qui permet de nombreuses collaborations et extensions. Par exemple, le cinéma est depuis longtemps utilisé par des scientifiques de toutes disciplines, aussi bien pour les expérimentations qu’à titre documentaire. Et depuis les productions de Jean Painlevé, on sait qu’un film peut être à la fois un document scientifique et une œuvre fascinante sur le plan esthétique. D’autre part, on ne peut oublier le rôle du cinéma dans la recherche sur les comportements humains ou animaux.

- Pour entamer de telles recherches n’y a t’il pas un facteur temps qui entre en jeu… 3 ans c’est court ? - Trois ans c’est court en effet, et surtout en science où les recherches peuvent être beaucoup plus longues. Mais on pourra s’inspirer de l’INRIA (un département du CNRS) qui encourage le développement de projets sur des sujets très déterminés, pendant des périodes courtes. Ce modèle est efficace et il a fait ses preuves.

- Et pour ce nouveau Fresnoy Augmenté il est prévu des collaborations avec des universités ? - De nombreuses collaborations sont à l’ordre du jour, non seulement avec des universités françaises (et notamment lilloises), et étrangères, mais aussi avec des institutions comme la Cité des sciences, le Collège de France, le Centre national d’études spatiales, le CNRS, le service des films de recherche scientifique (SRFS), avec lesquels nous travaillons déjà.

- Et avec des laboratoires d’universités en tant que tel ? - Bon nombre de projets d’étudiants n’ont pu se réaliser qu’avec la collaboration de laboratoires universitaires. Le nouveau Fresnoy sera un peu plus indépendant grâce à l’implantation de laboratoires in situ, mais les collaborations avec les universités resteront actives et indispensables.

- Est-ce que Le Fresnoy est un tremplin, une passerelle… un outil pour le milieu de l’art ? - Il est vrai que Le Fresnoy a propulsé bon nombre de ses étudiants dans le milieu de l’art, où ils réussissent remarquablement. Cela est d’autant plus satisfaisant que c’est sans concession aux modes du marché, ou au formatage des industries de programme. Le Fresnoy ne prépare pas des chevaux de course, destinés à devenir des champions. Les artistes que nous avons formés s’imposent par leur singularité, et ils parviennent ainsi à imposer de nouveaux critères, à constituer de nouvelles références. Par ailleurs, il n’y a pas de marque de fabrique « Fresnoy », et ce qui distingue les œuvres de nos artistes, est leur accomplissement, leur aboutissement, quels qu’en soient le sujet, le langage, la technique.

- Le Fresnoy est en cela partie prenante du système artistique international ? - On est plutôt un lieu d’expérimentation et d’innovation, et c’est à ce titre que nous avons fini par occuper une place sur la scène artistique nationale et internationale. Certaines initiatives comme la création du Prix Studio Collector (par les collectionneurs Isabelle et Jean-Conrad Lemaître), ont contribué à la reconnaissance des jeunes artistes du Fresnoy, et à la démonstration que leurs œuvres pouvaient trouver un public.

- Qu’est-ce qu’Alain Fleischer ressent devant le dernier Panorama ? - Un grande satisfaction, car chaque fois Panorama m’étonne. Si je vous dis que cette année est une très bonne édition, c’est en réalité ce que je dis toujours ! Les œuvres que j’y découvre sont à chaque fois une excellente surprise par rapport à ce que je perçois des projets en début d’année. Cela est révélateur de ce que Le Fresnoy apporte à ses étudiants, grâce à son modèle pédagogique, qui les enrichit et les encourage à l’exigence, à la pertinence, à un certain perfectionnisme. Quand je m’émerveille je ne suis peut-être pas le juge le plus objectif. Par contre, les grands professionnels qui sont commissaires de Panorama ne s’y trompent pas et Jean de Loisy m’a dit cette année qu’il avait découvert au moins quatre ou cinq artistes exceptionnels parmi nos étudiants.

- Est-ce qu’il y a une fragilité dans ce type d’enseignement ? Vous reproche t’on quelque chose dans la mécanique du Fresnoy ? - Je dirais qu’il y a toujours des fragilités. Ce que pour ma part j’essaierai de corriger et d’instaurer dans le nouveau Fresnoy, c’est la mise à disposition sur place des outils de création que parfois nous sommes encore obligés d’aller chercher à l’extérieur. Je souhaite aussi parvenir à réaliser une véritable communauté multidisciplinaire et internationale, qui vivra sur place, qui travaillera, qui échangera, continuellement, comme dans une sorte de micro campus.

- Et que devient le Alain Fleischer artiste ? Vous exposez au CDA d’Enghien-les-Bains jusqu’au 31 décembre 2017 Passages Clandestins, vous publiez régulièrement des romans et des essais, mais où en êtes vous de vos créations plastiques ? - Ce n’est pas au Fresnoy que l’on peut découvrir, en effet, ce que devient mon œuvre d’artiste ou de cinéaste. Si je continue de produire beaucoup, c’est en répondant à des propositions et à des sollicitations extérieures, que je montre mon travail. Il est vrai par ailleurs que je m’intéresse beaucoup moins à la diffusion de mon œuvre qu’à mon processus de création et de production permanentes. C’est sans doute une erreur stratégique et il faudra que je fasse de gros efforts pour changer. J’ai été heureux que le Centre des Arts d’Enghien, ou que la Cité des Sciences et de l’Industrie m’aient proposé d’exposer mon travail ou de créer des œuvres sans que j’aie fait aucune démarche. Ce sera à nouveau le cas pour une exposition à l’Hôtel des Arts de Toulon, la première dont Jean-Luc Monterosso sera le commissaire après son départ à la direction de Maison européenne de la Photographie. Si ma fonction au Fresnoy m’a obligé à interrompre la production de longs-métrages de fiction, cela m’a par contre tourné vers la réalisation de mes projets littéraires, mais je vais tout de même me consacrer bientôt à des long-métrages prêts à entrer en production.

- Si vous retournez au cinéma de long métrage, ça veut dire que vous lâchez un peu la direction du Fresnoy, ce poste qui vous avait obligé à vous tourner vers la littérature au détriment du cinéma. Est-ce que ça préfigure le Fresnoy sans Alain Fleischer ? - Il faudra un jour y penser, mais rien ne se dessine encore de façon précise. C’est à dire que si j’avais dans mon entourage un successeur évident ça me rassurerait. Pour le moment ce n’est pas le cas. Pour moi rien ne presse, puisque le Fresnoy continue de m’intéresser, et que les nouvelles perspectives me passionnent. La décision viendra du conseil d’administration.

- On parle beaucoup de collaboratif ; est-ce que le Fresnoy à été pour vous un substitut de production d’œuvres ? - Si je me suis consacré si intensément au Fresnoy, c’est parce que j’ai compris qu’il s’agissait d’une œuvre. J’ai eu la chance rare que la création d’une telle œuvre me soit proposée. Mais mon œuvre d’artiste n’a aucune influence sur les étudiants, dont j’ai tendance à penser qu’ils savent peu de chose sur mon travail. Lorsqu’on m’a demandé si j’avais créé au Fresnoy des bébés Fleischer, j’ai répondu que si j’ai un grand goût pour la transmission, je n’en ai aucun pour la paternité. Le rôle du pédagogue ne consiste pas à se donner en exemple, afin d’être imité, mais à faire découvrir à un étudiant l’artiste qui se cache en lui. Paris le 16 Novembre 2017