Dans sa méta nouvelle Passages Clandestins Alain Fleischer revient sur les images de sa vie et dans son œuvre à retrouver dans l’exposition comme un jeu de piste. Magie, ésotérisme, science, cinéma, drame et amour : autant de passions avec lesquelles Fleischer propose une aventure à la Borges où tout est possible dans l’espace et dans le temps de l’image. A ce stade énumérer les différentes pièces de Passages Clandestins est hors de propos alors qu’il nous semble que 3 pièces peuvent résumer le concept de cette exposition. La première, car il faut bien commencer et lorsque la salle s’éteint, l’écran s’allume et les images se multiplient et s’animent, est le résultat d’une performance : Ecran Sensible (1996/2017). Cette Performance prend naissance en 1997 au CREDAC d’Ivry sur seine sous titrée Ce films est l’histoire d’une image elle présente une image formées de la somme de la vie d’un film. Nous sommes au siècle dernier, dans un Centre d’Art, multiplex désaffecté, Alain Fleischer a transporté ici plusieurs projecteurs 16mm. Et dans cet ex-cinéma nous a projeté plusieurs courts films négatifs. Dans l’obscurité de la projection les spectateurs errants avaient pu prendre acte de ces différentes scènes, plans fixes où se jouaient le balai des protagonistes. Une femme sur une plage, le vent, la mer, les herbes, la liseuse, les pages du livre abandonné. L’obscurité revenue, à la lueur de lumière rouge, c’est un autre balai qui se joue avec une équipe de révélateurs et de fixateurs qui transformèrent écrans blancs en immenses images, photographiques qui chaque fois ont conservé la mémoire de leur film et de la chorégraphie des mouvements de vie de ces derniers.

Passage clandestin en 24 images secondes, cette performance Ecran Sensible s’est rejouée en 2017 en 25 images. Là, sous titrée La vitesse d’évasion, lors du vernissage de cette exposition dans la grande salle du CDA, La vitesse d’évasion est imaginée par l’artiste avec son ami et complice le chorégraphe Daniel Dobbels et en numérique. Capturée et rendue avec les outils digitaux l’image a perdu son grain pour gagner (façon de parler) du pixel. Passage clandestin du siècle, cette grande image est venue prendre place dans l’exposition où, outre les images, les films et les dispositifs singuliers, Alain Fleischer introduit plusieurs sculptures dont Canalisation (1994).

Cette pièce, sortie d’un cauchemar Nouveau Réaliste, ce collage de meubles (armoire, fauteuil, placard, bureau, four, réfrigérateur, bibliothèque… etc) traversé par un tube, nous propose d’un côté du tuyau un projecteur de diapositives et de l’autre un écran. Canalisation nous raconte au autre type de passage clandestin, d’une vie d’avant, de la vie des autres. Une œuvre qui nous ramène aux racines et à l’image de fabrique de Fleischer entre photo et cinéma, entre mouvement et objet, entre narration et souvenir. Remontant le temps nous arrivons à cette pièce historique, photographie, sculpture, dispositif, réflexion sur l’image moderne et son fantôme. Il s’agit d’un simple ventilateur sur les pales duquel est projetée une image (images fixe, ralentie, séquence ou simple slide, quel intérêt de le savoir) l’image bouge grâce à l’objet ventilateur et à notre simple désir de mouvement de ce portrait de femme qui semble nous adresser une supplique : Je ne suis qu’une image. Lorsque Fleischer analyse la réalité pré-cinématographique il remet en jeu nos croyances et nos perceptions. Crée en 1979 cette pièce s’intitule Je ne suis qu’une image - Autant en emporte le vent. Leitmotive qui obsède Alain Fleischer et son œuvre où pièce est un passage vers son image est son reflet.

Jamais le CDA n’avait montré une exposition si inextricablement liée à son lieu (un cinéma), son espace (exigüe et loin du White cube) et son architecture (compliquée avec deux étages et un escalier) pourtant la magie prend à moitié par une curation frileuse qui convoque l’objet catalogue. Pourtant l’institution et l’artiste expriment toute leur générosité à travers cette exposition monographique ciblée et réfléchie. Nonobstant cette faiblesse, Passages Clandestins nous démontre plus qu’elle nous montre que l’œuvre d’un artiste est inscrite dans son ADN dès sa jeunesse. C’est peut-être cette fulgurance que révèle la trajectoire d’Alain Fleischer : cette prise de conscience qui dès les années 80 l’amène à se consacrer au Fresnoy. Comme s’il inventait une école propre à devenir la chambre d’écho du devenir artistique de chaque artiste-étudiant, tel un grand-tour créatif elle introduirait sa vie d’artiste, Fleischer conserve le fantasme ultime de n’être qu’une image… Celle qui reste après une projection. Car Alain Fleischer sait que cette image est à jamais la somme de toutes ses peurs, ses œuvres, ses rencontres, ses aventures et ses étudiants. Vingt quatre images par seconde à travers le grand mouvement de sa vie et des notre réunies par des Passages Clandestins.