- Comment se définit Imaïl Bahri ? - Je suis un artiste. Un artiste qui traverse une période très liée à la vidéo. Un artiste de plus en plus intéressé par des expériences et pour qui la vidéo s’est naturellement imposée comme le médium d’expression le plus simple et le plus adapté pour capter ses expériences et les transmettre dans leur durée comme dans la dynamique de leur développement et de leur processus. - Votre travail n’est pas une approche de plus des relations art/science ? - La science reste en filigrane dans mon travail. Je ne lis pas de science et c’est quelque chose que je regarde de loin. Mais ce qui fait se croiser mon travail et la science c’est la question de l’empirique. C’est à dire, apprendre en parcourant le monde et en expérimentant les choses dans leur consistance, dans leur existence, dans leur réactivité. Donc quelque chose de très lié à l’empirique et l’expérimental. De ce point de vue là, il y a quelque chose de l’ordre de la science. Mais quand je travaille je n’ai pas le sentiment de développer quelque chose de théorique. Je pars rarement d’idées ou de prévisions , mais d’intuitions que je mets à l’épreuve de choses, de gestes, d’espaces… et le plus souvent ça ne donne rien ! Beaucoup d’expériences restent dans les tiroirs et les disques dures mais peuvent toujours être réactivées à un moment donné, parce que la solution apparait soudain d’elle même. Mais disons que ce que l’on voit dans Instruments, c’est une sélection d’expériences cristallisées qui donnent un ensemble organique. - Comment travaillez vous ? Par différentes expériences sur un thème donné pour trouver le dispositif visuel le plus pertinent pour leur donner sens ? - En général, je pars d’une intuition. Pour le pouls (Ligne, 2011, 1mn, Ndlr) par exemple, je me souviens avoir noté dans un carnet “ausculter un corps avec de l’eau”. C’est à partir de cette recherche que j’ai travaillé pendant deux mois. Je mets en contact ces 2 éléments (le corps et l’eau, Ndlr) sans trop savoir ce que je fais, en ayant tout de même l’envie de faire une installation vidéo sur plusieurs écrans. Ici, lors des premières semaines de recherches je suis tombé sur cette prise de 3 minutes et qui, d’une certaine manière, m’a étonné… Je cherche l’étonnement ! En fait, quand j’ai eu ça dans mon retour (vidéo) j’ai eu le sentiment de reconnaitre quelque chose. - C’est un émerveillement enfantin ou une sidération d’étudiant en art ? - Je pense que le tout se croise, ça peut très bien être un émerveillement enfantin ou un émerveillement tout court. Quand je dis que je cherche l’étonnement, ça veut dire que parfois (et c’est le cas de beaucoup d’artistes) quand on travaille, on cherche le moment où un imprévu arrive et vous déplace. Et là, en l’occurrence, ce cadrage là, ce retour là, cette temporalité, cette lumière… tout a coïncidé pour donner forme à un moment étonnant ! Un moment où j’ai eu l’impression d’avoir reconnu quelque chose. Et même si j’ai continué à travailler sur cette idée encore deux mois après cette prise, en réfléchissant et en dérushant, je suis revenu à cette prise et je me suis dit que je devais-compresser cette prise pour tout résumer à cette minute là ! Voilà un exemple de tâtonnement. - Mais à la fin cette pièce ne se nomme pas “ausculter un corps avec de l’eau” mais “ligne” ! Pourquoi ? - C’est un de mes titres les plus étranges alors que tous mes autres titres sont une activation, celui-çi est beaucoup plus étrange. Pour mon dernier film Foyer (2016, 32 minutes, Ndlr) l’intuition de départ était d’essayer de capter les variations d’une lumière depuis une surface vierge : une feuille de papier posée sur l’objectif de la caméra. Seulement à un moment donné l’expérience formelle s’est laissée contaminer par le milieu (par le contexte) dans lequel elle se déroulait, qui est la rue tunisienne avec ses énergies, ses forces, ses contradictions. Et là, j’ai été étonné par ce qui se mettait en place. Ce qui a donné lieu à un film à partir du moment où j’ai compris que ce qui était intéressant n’était pas forcément ce que j’observais (sur le papier) mais ce qui était autour. Ce qui est très empirique comme démarche. Mais ça démarre d’une tentative de répétition pendant des semaines et des semaines… à observer un détail, un temps cadré du monde. - Instruments ne présente que des vidéos mais vous avez tout un travail de dessins ? - Je faisais beaucoup de dessins et d’installations mais si j’en fait encore de temps en temps ça reste pour l’instant dans des placards pour parce que la vidéo s’impose comme le médium qui me correspond le plus. L’image en mouvement a plus d’intérêt. J’ai une peur bleue des images fixes, des choses figées ce qui fait, et on s’en aperçoit après coup, que la particularité de cette exposition c’est que toutes les expériences donnent à voir quelque chose du début jusqu’à la fin, quelque chose qui commence mais qui s’épuise. Et ça c’est très particulier. D’où le rapport au plan séquence. - Pourtant à la fin de l’exposition votre film Foyer apporte un autre style d’observation. - Pour Foyer est mon seul film qui est monté; Tous les autres films sont des plans séquences en boucle. En fait Foyer un film qui m’a intéressé après coup. Peut-être parce que la caméra qui est l’objet central du film (c’est le Foyer de l’objectif mais aussi le Foyer du film) n’est pas une caméra qui film en vis à vis - ce qui est le propre de toute caméra qui filme ce qui est en face d’elle - c’est une caméra qui enregistre ce qui est autour d’elle. - Dans Foyer, une feuille de papier est posée sur l’objectif de votre caméra et rend juste les lumière et les voix des gens qui parlent en arabe. On est en Tunisie ils ne parlent que du dispositif et sur ce que cette étrange caméra pourrait, ou pas, filmer ! - Évidement cette caméra montre et filme un bout de papier. Mais ce qu’elle enregistre ce sont des courants d’air, des variations de lumière, des sons (de la rue), des voix. C’est le milieu dans lequel elle est posée. Et ça, ça m’a paru très important par rapport au fait de filmer en Tunisie. Parce que j’ai toujours voulu filmer là bas sans savoir quelles images rapporter de cet endroit qui m’est cher, qui m’est très proche. Et d’une certaine manière le dispositif a trouvé la solution. Car finalement il n’y a pas d’images a ramener. Par contre il y a toute l’énergie de cet endroit qui est ici enregistrée. Tout part de l’observation d’un détail qui est observé par les gens qui sont autour de la camera et qui commentent le film en train de se faire. Mais qui est le même détail que le spectateur observe à son tour. Donc il y a une communauté de regards. Car on ne voit pas la même chose quand même. Et ça m’a paru intéressant de trouver, à travers le dispositif de l’écran, du cinéma, un élément qui à la fois réunit et sépare des spectateurs. - Est-ce que Foyer poursuit la voix d’un cinéma abstrait sur les traces de l’Etoile de mer de Man Ray ? Un cinéma sans image. Du cinéma où il n’y a rien à voir et tout à comprendre car le sous-titrage est en plein milieu de cette non-image !! - Pour moi le sous-titrage est extrêmement important, car il soude l’espace entre 2 langues qui sont MES deux langues (ça c’est anecdotique) mais qui surtout, soude la langue du regardeur (ici en France) et la langue de la personne qui assiste à l’expérience (en Tunisie) et qui n’est pas la chose filmée. Il y a donc quelque chose qui va lier ces 2 langues. C’est aussi une esthétique liée aux cartels des musées et aux intertitres du cinéma (muet). Mais c’est aussi un travail qui participe à un différentiel de nuances de blancs. Cette écriture qui est blanche au centre de l’image est parfois balayée par la blancheur du papier. et les deux sont en friction permanente car il n’y a que du gris dans toutes ses nuances. On peut se poser la question de l’abstrait où du conceptuel même si personnellement je pense que ce n’est pas un film abstrait ! Parce qu’il y a quelque chose à voir. - Il y a plus à ressentir qu’à voir ? - Pour moi Foyer rejoint plus le nuancier que l’abstraction ! Ce qui m’intéresse dans le mot nuancier c’est que ça rejoint l’abstraction mais dans l’infime écart d’une couleur à une autre. Plus que l’abstraction, c’est quelqu’un comme Paul Klee qui est une référence ! Quelqu’un qui est entre le réel et l’abstrait ! Ce film Foyer est entre l’abstraction et le réel. C’est un film abstrait, mais aussi un film de rue et c’est ça qui m’intéressait. C’est un film qui joint 2 espaces antinomiques, l’élan de l’art de l’abstraction et du formalisme radical et puis celui de l’accident qui vient de la rue avec ses voix, la parole des gens et des passants. Il y a plus un rapport à Kasimir Malevitch. Mais un Malevitch qui sort dans la rue entre ses deux périodes (entre L’homme qui courre et Carré noir sur fond noir, Ndlr). - A ce sujet quelles sont les références d’Ismaïl Bahri ? - J’en ai beaucoup même si j’ai du mal à les identifier. Je citerai Paul Klee en premier. En fait je m’intéresse surtout aux artistes qui ne sont pas comme moi. Disons que je suis touché par les artistes qui ont un rapport immanent aux choses. Les artistes qui se débrouillent pour que les choses arrivent un peu d’elles même et qui n’ont pas beaucoup d’intention ou une intention activée ou accompagnée par une écoute attentive aux éléments, mais qui vient d’elle même dans leur travail… même s’ils la cadrent. Il y a la référence à Edith Dekyndt (cf le titre de Esquisse pour E Dekyndt - Vidéo de 5mn 2017 produite par le jeu de Paume Ndlr) qui est une chose évidente et quelque chose d’assumé comme un élément matriciel de l’exposition. Qui d’autre !… Il y en a tellement. Je ne pense pas qu’il y ait de réelle filiation, il y a plutôt décontamination. - Et qu’est-ce qui nourrit le travail, la recherche d’Ismaïl Bahri ? - C’est un mélange. D’un côté des expériences faites en atelier, ou dehors, où je cherche un état et où je ne comprends pas vraiment ce que je fais… ! Et de l’autre c’est beaucoup de lectures et d’écriture. Donc il y a un pan extrêmement pensé : Philippe Lacoue-Labarthe, des textes d’artistes, Cézanne, des philosophes… Mais je ne lis pas tant pour comprendre des choses que pour glaner des mots, des activations… Par exemple je lis un texte que je ne comprends pas mais qui va me donner envie de travailler, parce que là dedans un mot ou quelque chose va déchirer ou provoquer une envie de travail. Mais c’est aussi le cinéma. Les cinéma d’Aki Kaurismäki et de Robert Bresson sont importants. Jacques Tati a été aussi important pour moi à une certaine époque. Kaurismäki, parce que c’est un cinéma extrêmement maitrisé mais qui admet des courants d’air. Un cinéma qui est emporté par la vie parfois et c’est quelque chose de très précieux et d’une certaine manière cette exposition du jeu de Paume est construite comme ça… par des protocoles extrêmement maitrisés où, plus on avance et plus il y a un lâché prise. Entre Foyer et Esquisse… par exemple on a deux accidents, mais deux accidents cadrés… - L’exposition a été faite comme une expérience, comme une de vos œuvres expérimentales ? - Oui, c’est ce qui m’a vraiment intéressé dans le fait de faire cette exposition. C’est un cheminement. Au départ on est face à des expériences très matérielles et calfeutrée en atelier, en clairs obscur où là le rapport de la science est évident mais plus on avance et plus l’image tend à s’effacer pour laisser place à la lumière, à la blancheur, avec Dénouement (2011 8mn Ndlr) et Sources (2016, 8mn Ndlr) pour arriver à cette abstraction, à Foyer. Mais paradoxalement quand l’abstraction arrive le son est là. C’est ce croisement qui m’intéresse ! - Le son est inextricablement lié à l’image dans la vidéo? Or chez vous il arrive très tard ! - Le son existe dans Revers et il est aussi visible dans “pouls” (Ligne, Ndlr) grâce à l’image. C’est ce type d’image qui m’intéresse car il y a un effet d’accommodation. De loin on a l’impression d’immobilité, de silence, mais c’est le détail qui révèle l’intérêt de l’image et sa mobilité et même un son. Y mettre réellement du son trahirait l’effet. Et puis le son n’est pas quelque chose que j’ai encore beaucoup exploré. Le son existe dans Revers (série de vidéo 2017 Ndlr) où le personnage écrase les images. Pour moi Revers est même une pièce sonore avant d’être visuelle. L’image met à distance, on est observateur d’une expérience. Mais le son nous met DANS l’expérience. On est dans le papier. - Vous filmez des expériences qui relèvent un peu de la performance tant dans l’image que pour faire une image qui n’est jamais dans un moniteur ou dans un écran mais directement sur les cimaise d’une exposition où le spectateur devient performer. - Un des partis pris de l’exposition, clair dès le début, c’était de ne présenter que des projections. D’une part parce que pour moi la vidéo c’est clairement plus que des images mais des lumières avant tout. Ce qui fait que dans cette exposition plus qu’agencer des images je voulais agencer des énergies. La salle entre Dénouement et Sources (le cercle de feu) est le cœur battant de l’exposition vu que ces deux vidéos son synchronisées et font la même durée. Le hasard a aussi fait que ces deux films vont du blanc au noir. Ce qui fait qu’à un moment ils éclairent l’espace d’exposition puis l’assombrissent juste par la lumière de leurs images et donc affectent les autres luminosité, les autres cadres, les autres images de l’exposition. Et que ça crée une organicité de l’exposition. C’est quelque chose d’important et c’est là dessus que j’ai construit Instruments. Autour de la question de l’énergie. Ce qui supposait d’utiliser seulement des projections. Ensuite les questions d’échelles des cadres est simple. Je les ai travaillé en rapport avec quelle énergie allait émettre telle ou telle vidéo suivant un format qui est travaillé en rapport au corps du spectateur et des espaces. - Ce n’est pas l’échelle du corps qui compte, c’est l’échelle de des rapports corps/projections qui est étudiée par Instruments ! ? - C’est l’échelle de l’élément qui est montré, c’est l’échelle du cadre, c’est la profondeur. Par exemple pour Dénouement le cadre est installé de façon à créer une perspective qui prolonge l’action de la vidéo. On a construit des cimaises pour amener une perspective afin que le personnage qui vient vers nous dans l’image crée une symétrie lorsque notre corps s’avance vers l’écran. Donc l’espace de la projection, de l’image, de la caméra devient d’une certaine manière un endroit où l’on se réunit. C’est ça qui m’a intéressé dans la mise en espace de cette exposition. A côté il peut y avoir une petite image qui peut peut-être apparaitre comme une virgule, où qui peut inciter le spectateur à s’approcher pour découvrir de l’image : le cercle de feu de Source par exemple. Car si de loin on a l’impression d’une image fixe, lorsque l’on s’approche on voit plein de petits micros éléments. Donc ce sont toutes ces fonctions, ce mariage avec ces rapports d’échelle entre le corps du spectateur, ce qui est filmé et la fenêtre qui est travaillé. Car en fait dans cette exposition j’ai créé des fenêtres. Le parti pris a été de créer des fenêtres et d’expérimenter des couleurs sur les fonds (les cimaises Ndlr) pour travailler la physicalité de l’image. On a donc joué sur la couleur des cimaises et projeté (encadré, Ndlr) certaine vidéo sur du noir, d’autre sur du blanc, d’autres sur différents gris… - Le titre Instruments de cette exposition fait référence à l’expérimentation ? - Pour moi l’instrument c’est la précision même, mais c’est aussi quelque chose qui tranche, cadre, prélève, rend un son, sert à préciser un différentiel, comme les instruments météorologiques. L’instrument sert à préciser et à avoir un rapport précis avec le monde phénoménale, c’est ça qui m’intéresse. - Quels sont les "instruments" dont vous parlez : la vidéo, le son, le cadre, le dispositif, la caméra, l’exposition ? - Car ce titre à été posé comme une hypothèse. A vrai dire je ne savais pas quel titre donner. Je n’en voulais pas. Il en fallait un. J’ai cherché un titre activable ; C’est à dire que c’est un nom dont on ne sait pas à quoi il fait référence mais qui après avoir vu l’exposition doit poser une interrogation et permettre à chacun d’être colorer et teinter à sa manière. Même si beaucoup de gens ne l’ont pas teinté et s’interrogent encore ! Je voulais aussi un titre froid comme une feuille de papier qui pourrait être activé ou activable. Quelque chose de froid, sans vie, mais qui dès lors qu’un geste le rencontre il va transformer cet instrument. Donc on voit la camera, l’image, le corps du spectateur, le dispositif, les éléments de l’exposition, les expérimentations sous un nouveau jour.. - L’exposition comme un instrument ? Et pourquoi pas l’artiste comme instrument ? - D’une certaine manière peut être, mais ce n’est pas une chose à laquelle j’ai envie de réfléchir. Pour moi dans Foyer, la feuille de papier qui est devant l’objectif est l’instrument qui fait le film…Mais ça ramène aussi à Talbot qui voulait capturer les images sur les feuilles de papier et qui ne réussit pas à mettre au point la chose avant l’invention de la photographie. C’est l’écran de cinéma. - Il y aura une suite à Foyer ? - Foyer est déjà la suite d’un grand projet que j’ai fait en résidence à l’Espace Kiasma (en 2013-2014 Ndlr). Ca a donné lieu à différentes pièces vidéo et à d’autres expositions et notamment à l’exposition Sommeils (2014 Ndlr) à l’Espace Kiasma (Les Lilas, a côté de Paris, Ndlr). C’est là où les gènes de Foyer ont poussé. C’était une grande installation vidéo dont je suis très content car pour moi une exposition doit activer l’artiste et le remettre au travail… et après Sommeils j’ai compris qu’il fallait que je prélève les gènes de ce qui n’était pas encore Foyer dans Sommeils pour faire le film Foyer. Je suis retourné dans les rush, j’ai tout refais avec un vrai montage. - Qu’elle va être l’activation d’Instruments ? Sur quel projet travaillez vous déjà ? - Difficile d’en parler, je n’ai jamais de précisions, mais j’ai des intuitions. En ce moment je réfléchis sur un approfondissement du drapeau d’Esquisse…, qui comme son nom l’indique est l’esquisse, le germe de quelque chose à venir. Germes d’une réflexion sur la surexposition de l’espace et de la lumière brulée qui a un certain moment devient une pellicule sensible à l’image. Je veux partir de cet accident là et le développer pour faire un film. Ma seconde intuition est autour de la question de LA tempête. J’ai une intuition sur “des gestes à peine déposés dans un espace agité” et je pense à un croisement entre des gestes d’une grande précision et d’une grande délicatesse mais dans un milieu, un paysage, en grand bouleversement.

  1. © Jean Jacques Gay 2017