En utilisant le médium vidéo comme un miroir électronique (aujourd’hui numérique) sans fin Peter Campus démontre par cette exposition qu’il a été et reste non seulement le pionnier mais le chef de fil des artistes qui ont modelé nos rapports avec les images en mouvement, affichant en cela une maitrise de la télé-présence électronique, art vidéo dont le spectateur est à jamais l’essence. Exposition_Peter_Campus-08.jpeg

Cette video (je vois, en latin) qui aujourd’hui nous semble un robinet inépuisable d’images, d’histoires, d’informations et de concepts. Cette vitrine de la société que les YouTuber(s) et autres jeunes créateurs, amateurs, fans parcourent chaque jour a une histoire qui commence dès les années 60 sur les traces des concepts performatifs et provocateurs de Fluxus et des narrations critiques du film expérimental face aux masse médias de l’American way of life. Dans la liste des ces pré-historiques de la création vidéographique, il y a bien sur Nam June Païk, Bruce Naumann, Steina et Woody Vasulka, William Wegman, Joan Jonas, Vito Acconcis, Dan Graham et peut-être un des plus méconnus : Peter Campus. Trop peu le savent, la vidéo est née après (et de) la télévision qui a connu son essors dans les années 50. Ce n’est qu’en 1960 qu’apparaissent les premiers enregistreurs vidéo : avant, tout passait par la pellicule cinématographique et les émissions en direct (Théâtre filmé, actualités et débats, projections de films captées en direct) en cars-régies ou en studios. Et ce n’est qu’en 1971 que le Portapak Sony permis le filmage léger en vidéo. C’est cet outil de Sony qui devient vite populaire avec les filmages de performances en public (le Kitchen, la Factory) et en atelier (William Wegman). Ces précurseurs de la contreculture new yorkaise de l’image (et des sons) électronique vont bien sur enfanter la génération des Bill Viola (Peintre qui débuta à la Kitchen et qui fut l’assistant de Peter Campus) et Gary Hill (Musicien, sculpteur et jardinier de Bob Dylan) et égayer leur esprit vidéo en Europe avec Grand Canal, les pionniers de Canal + et la génération des Pierrick Sorin. Ce sont les grands Network US qui ont sponsorisé les recherches vidéo alternatives avec des prix et des collaboration (ingénieurs de Bell téléphone avec les artistes pour l’expérience E.A.T en 1967). Et les Musées Américain ont acheté très vite des installations vidéo (Dor de Peter Campus fut acheté par le musée de San Francisco dès sa création en 1975). Installations qui ont très peu été montré en Europe et en France sauf pour des expositions événements de groupe comme Passage de l’image (1990), Electra (1983)…

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Ce printemps à Paris, Le Jeu de Paume a proposé une redécouverte des œuvres de Peter Campus. Les œuvres historiques de cet incontournable de l’histoire de la vidéo seront ensuite montrées cet automne à Séville par le Centre Andalou d’Art Contemporain. Une exposition remarquable qui nous fait découvrir les premières créations de cet américain roumano-ukrainien, né en 1937 de parents communistes engagés. Un parcours très personnel qui va amener le jeune Peter Campus à abandonner des études d’ingénieur pour un cursus de psychologie expérimentale et de cinéma qui lui fera très vite à intégrer l’industrie cinématographique de la côte Est. Nous sommes dans les années 60 et dès 1968 c’est encore le hasard qui amène Peter Campus à collaborer avec l’artiste Joan Jonas. Avec elle il va découvrir la performance, le land art et… la vidéo, à travers les créations performatives de Bruce Nauman qu’il préfère à Nam June Paik. 1969 Peter Campus participe au grand mouvement de contre culture créative New Yorkaise avec Trisha Brown, Steve Paxton, Steve Reich et Philip Glass, et encore Bruce Nauman qui lui montre la voie entre un cinéma communautaire et une vidéo plus individualiste. C’est en ce sens que dès 1970 l’installation lui paraît essentielle pour plonger son sujet (le spectateur) dans la réflexion individuelle propre à approfondir sa propre conscience, sa présence.
Peter Campus, Video ergo sum propose un retour vers le futur qui commence par les bricolages de Kiva (1971) se poursuit sous le feu croisé d’Optical Sockets (72/73), avec le double reflet d’Interface (1972), le “time delay" d’Anamesis (1972) et en expérimentant la télé-présence de Dor (1975). Autant d’installations pionnières et très peu vues en Europe et en France que le public contemporain accueille aujourd’hui comme le Jardin d’Eden de notre société de l’image.

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En observant comment les visiteurs regardent et se regardent on comprends vite le pourquoi du comment de ces expériences électroniques (et aujourd’hui numériques) basées sur la surveillance d’une vidéo miroir de vie et qui sont à l’origine de tant d’usages contemporains. C’est à se demander comment cet américain trentenaire à si tôt pu décrire, schématiser et conceptualiser les rapports de l’homme et de l’image de notre société du vingt et unième siècle où le regardeur est le modèle. C’est en regardant les visiteurs/spectateurs de Video ergo sum agir et réagir face à leurs reflets capturés par les caméra “de surveillance” de Campus que les selfies s’organisent comme autant d’Allégories et de Vanités contemporaines, que la vidéo se pose enfin comme un vrai médium liquide, à la différence du temps cinéma. Ici Peter Campus répond, comme l’écrit Christine Buci-Glucksmann sur la position du spectateur face à la crise du Modèle “moderniste” dans les arts plastiques, on assiste à une transformation considérable de la position du spectateur, de plus en plus actif, voir interactif dans un espace qui n’est plus strictement frontal et où l’être devant est substitué à l’être dans une vision démultipliée et enveloppante.
Pourtant en 1979 Peter Campus arrête la vidéo pour une œuvre qui s’oriente vers la Photographie et ce jusque dans les années 90 ; Vidéo ergo sum s’arrête ainsi sur cette période esthétique de l’artiste américain avec des tirages et des projections photographiques de diapositives. Portraits de Polaroïd, puis natures mortes de cailloux. Campus passe de l’intérieur vers l’extérieur excluant peu à peu l’humain de ses images. Pourtant, plus de 10 ans après avoir posé ses caméras de surveillances et abandonné sculptures de moniteurs, projections immenses et effets vidéo divers Peter Campus va y revenir caméra au poing ou plutôt sur pied. Pour des œuvres contemplatives à la limite du pictural.

J’ai arrêté de faire de la vidéo parce que je voulais que l’image reste, dit il, mais j’ai compris que je n’étais pas un photographe. Ce qui m’intéressait ce n’était pas la photographie mais le gel de l’image, la création d’une image fixe à l’intérieur de la vidéo ! Et c’est ce cheminement que nous montre l’exposition d’Anne Marie Duguet, qui après nous avoir abreuvé d’expériences et d’expérimentations vidéo-télévisuelles nous plonge en noir et blanc dans le monde contemplatif des photographies de Peter Campus, univers singulier qui va nous ouvrir à ses nouvelles vidéos.

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Ces dernière vidéos ralenties, pixéllisées en diable jusqu’à une abstraction totale où la contemplation nous emmène dans une méta image picturale mais numérique. Pièce vides qui ont pourtant encore besoin de nous spectateur. Ces Méta-vidéo contemplatives ont besoin de notre culture, de notre imagination et de notre vécus pour prendre toute leur réalité ; C’est A Wave (24’ - 2009), Barn at north fork (24’ - 2010). Car, bien que pionnier des années 70, cet artiste multi-genres travaille, réfléchit et produit toujours. Pionnier un jour, pionnier toujours. L’exposition du Jeu de Paume se termine par Convergence d’Images vers le Port (2016) une installation sur 4 écrans, commande du Jeu de Paume, qui invite encore et toujours le spectateur au milieu d’une convergence d’images en miroir à d’Optical Sockets.

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Les installations (vidéo) attribuent moins d’importances à la composition plastique qu’au dispositif, elle intègrent surtout la dimension du direct qui autorisent des échanges, entre le dehors et le dedans, des imbrications subtiles d’espace et de temps. Simultanéité et ubiquité défient les exclusions et les clôtures et permettent d’engendrer des expériences perceptives très particulières, écrivait en 1981 Anne-Marie Duguet page 244 de son ouvrage de références Vidéo la mémoire au poing. Trente cinq ans plus tard notre historienne de l’art des nouveaux médias nous propose de remonter le temps de cette histoire de la vidéo et des dispositifs à travers cette exposition. Avec Video ergo sum nous pouvons enfin vérifier par nous même, corporellement même comment Campus a plongé ses spectateurs vers de nouvelles perspectives visuelles et existentielles. Nous spectateurs, nous pouvons penser alors une certaine vision de nous même. JJG 2017