OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA L’histoire sans fin Tout a une fin, même les flux infinis de vidéo dont nous abreuvent les réseaux. Tel semble être le leitmotive de Endless Portraits, d’Agora(s), ou même des Traversants , pièces récentes de cet artiste qui pousse son amour des images jusqu’à leur donner une vie propre non pas par la fiction mais en leur apportant une vie numérique à partir d’un regard documentaire de programmation aléatoire accompagnant une société digitale en marche. Car l'œuvre de Nicolas Clauss résonne à l'unisson des réflexions des artistes de son temps. Chambre d'échos d'une époque, elle porte une regard réflexif sur le medium comme sur le media, sur la technique de représentation comme sur les technologies en vogue.

Peintre défroqué (on utilise ce terme pour les hommes de Dieu qui ont abandonné leurs sacerdoce pour redevenir des hommes comme les autres) Nicolas Clauss est “entré en vidéo” non pas pour faire des films, mais pour appréhender le temps de l’image photographique. Reflets de son regard de peintre, comme de sa pensée d’artiste, ses dispositifs sont montrés en installations, en projections multi écrans, comme en sculpture d’écrans (tableaux) numériques.

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Mouvements Dignes successeurs du Nu descendant l'escalier de Marcel Duchamp, les “portraits sans fin” de Nicolas Clauss exposés dernièrement (entre autre) à la Galerie Ephémère du 104 Paris jusqu’en Aout 2017 (portraits filmés autour du monde depuis 2014) proposent au spectateur une expérience qui résonne comme un pas vers l’étrange, un mouvement vers demain, promesse vers nos nouvelles relations avec les images digitales. Mon Nu descendant l’escalier de 1912, écrivait Marcel Duchamp, fut la convergence dans mon esprit de divers intérêts, dont le cinéma, encore en enfance, et la séparation des positions statiques dans les chronophotographies de Marey en France, d’Eakins et Muybridge en Amérique. Comme les recherches de Duchamp, Endless portraits s’affirme comme des Portraits sans fin et… sans commencement. Sans fin, écrit Jean-Paul Manganaro, renvoie à l’intemporalité, à une création sur l’intemporel situé dans des espaces divers, car, ajoute t’il, Nicolas Clauss inscrit sa démarche dans le plus pur classicisme : si le grand modèle du genre demeure, contre vents et marées, celui de La Joconde de Léonard De Vinci.En effet, continue-t’il, on retrouve ici la fixité légendaire d’un regard troublant. On cherche toujours un point d’échappement face au regard figé qui ne nous lâche pas et qui se constitue en immuabilité, tantôt légère, tantôt grave ; mais force nous est de déclarer notre impuissance face à ce regard qui reste dominateur. Pourtant, face à Endless Portraits,nous ne sommes ni à la Renaissance, ni face à de la peinture mais dans de la vidéo, et dans les flux numériques. Vidéo renaissant dans des écrans verticaux (comme les films publicitaires d’aéroports ou de Métropolitain) les portraits sans fin de Clauss utilisent “l’effet Joconde” du non-mouvement et nous utilisent nous spectateurs pour leur décider ou non d’une vie qui nous accorde. Car ils ne fonctionnent pas sans nous spectateurs de ce face à face. Spectateurs que leur regard cherche, que nos regards fuient, dans un jeu de regards et d’échange d’humanité.

Anticipation Depuis quelques temps, un fabriquant de Smartphones (qui sont devenus nos appareils photo) propose de faire des photographies avec la possibilité de choisir l'instant de sa prise de vue au milieu d'une courte séquence vidéo. De cette même façon le photographe peut choisir l'instant précis de la pose de son sujet. La photographie n'est plus la magie de l’instant capturée (étincelle de vie figée), mais de la vidéo (morceau de vie étudiée). Le sujet n’est pas figé en mouvement par une photographie, mais pose un temps assez long (comme au début de la photographie) pour la capture d’une courte séquence animée. Le smartphone rassemble alors le geste du photographe, celui du cinéaste, celui du monteur-programmeur et celui du peintre face à son modèle. C'est donc sur le principe de ce que nous appellerons la séquence-plan (ne pas confondre avec le plan séquence cinématographique) que notre ex-peintre croque son sujet en donnant a ses séquences-plans une vie programmée. Ses portraits sont alors exposés sur les écrans plats, disposés verticalement. L’image est fixe et mobile à la fois. Lorsque l'on regarde ces visages ils nous fixent au long d'une courte séquence aléatoire où le visage et le point de vue du regardeur sont en action et le sujet comme le décors fixe. Le spectateur devient alors le signe de toutes les attentions. Il se retrouve, comme dans le film de science fiction de Steven Spielberg adapté du roman de Philip K Dick Minority Report. Il se retrouve face à une image intelligente Dans cette histoire d’anticipation les panneaux publicitaires s'animent devant chaque passant qu’ils interpellent par son patronyme (reconnaissance faciale et des iris à l’œuvre). Dans ce face à face avec l’image vivante de ces “portraits sans fin”, comme devant la Joconde (même cernée de photographes amateurs dans sa salle du Louvre) le portrait sensible nous interpelle par le regard. Car l’inter-activité d’Endless Portraits reste juste visuelle, impression tirée du simple croisement de notre regard de spectateur avec celui des portraits silencieux de cette galerie vivante.

  Des visages, des images, une vérité On ne peut faire face aux “portraits sans fins” réalisés autour du monde par Nicolas Clauss sans penser au photographe Allemand August Sander (1876/1964) et ses fiers Portraits d’Allemands du 20ième siècle. Réalisés entre 1912 et 1928 les photographies de Sanders fixent l’objectif et leurs regardeurs comme autant de modèles. Spécimens, reflets d’une époque, ils abordent un regard traversant les époques, ils affichent un statut de vie qui ne nous lâche plus. Les Portraits de Clauss sont de cet ordre. Comme Sanders, Clauss nous propose des visages, des images, une vérité. Ecrivant dans les années 90 sur une édition de Visages d’une époque, Alfred Döblin pose cette question à propos de cette série de photographies en noir et blanc de Sanders : ces individus sont-ils réels où à la recherche du vrai ? Si les spectateurs contemporains de la peinture de Velasquez, des dessins d’Ingre en passant par les photographie de Sanders et Da Vinci ont pu s’étonner de leurs portraits si vivants, les portraits sans fin de Clauss apportent une réponse à cette impression de vie en convoquant sujet et medium, art et connivence tout en proposant le reflet d’une époque, d’un monde où selfies et reconnaissance faciale, réseaux et intelligence artificielle nous imposent une image plus vraie que nous même. C’est la vibration intérieure du sujet que la caméra de Clauss capture et qui fait de chaque portrait une histoire individuelle, avec l’entassement de ses traces, de ses dérives. Vie-image à laquelle la notre s’ajoute. Ainsi Wayne à New-York, Eva en Sicile, le vieil homme, la mère et son enfant à Beijing, la fille d’Hanoï, Kingley à Aix en Provence, Denis à Paris ou l’astrologue de Bangalore portent les marques d’une histoire secrète qui ne sera pas révélée au-delà de ce que l’on peut y voir et de ce qu’il est donné à l’imaginaire de chacun de formuler, d’exprimer, de recréer, écrit Jean-Paul Manganaro. Dans tout regard, chaque homme porte son histoire, et c’est cette histoire que racontent depuis la nuit des temps les portraits picturaux puis photographiques. Dans ce travail au long court commencé en 2014, empreinte de l’humanité mondialisée, Clauss rajoute le temps, temps de sa caméra, d’une pose, d’un face à face avec vous spectateurs de cette nouvelle photo-cinématographique.

Immersion publique Cette virtuosité généreuse on la retrouve dans toutes les pièces de Nicolas Clauss. Pour l’installation Agora(s) présentée au printemps 2016 au Art Millenium Museum de Beijing (avec quelques Endless Portraits) nous sommes immergés dans une installation visuelle et sonore… et générative qui se déploie sur cinq écrans 16/9 de quatre mètres de large. Agora(s) réunit plus de 250 séquences de trois secondes de films tournés dans l'espace public d’une douzaine de lieux à travers le monde. Agora(s) explore le rapport plastique des corps individuels (les gens) aux masses (foules) toujours dans une recherche sur le mouvement sans fin, mais en obtenant un résultat “chorégraphique" à la Bollywood et ce, à travers une recherche sur le mouvement des foules, la répétition et jouant encore et toujours sur la dilatation du temps filmique sans fin (ni début). Les séquences filmées qui composent l'installation Agora(s) se jouent suivant une partition générative et semi-aléatoire. Mais, alors que pour Endless Portraits Nicolas Clauss misait sur cette hésitation, ou frémissement aléatoire, de l’image du personnage, dans Agora(s) il explore et déconstruit la durée filmique qui n’est ni figée ni linéaire mais qui se déploie de manière infinie pour se renouveler sans cesse et nous entrainer dans sa danse. Dispositif chorégraphie où les protagonistes, passants anonymes, regardent eux aussi la caméra et revendiquent l’idée de vivre autrement et, pourquoi pas, de danser avec nous au sein d’une agora d’images qui nous regardent et ne jamais nous abandonnent Ce travail avec LA ville et ses habitants, Village global et ville monde recomposée à partir des grandes mégapoles de la planète, n’est pas sans rappeler 7X3, une exposition de Films. Pièce audiovisuelle du photographe-reporter-cinéaste Raymond Depardon réalisée en 2004 à la Fondation Cartier pour l’Art Contemporain de Paris. Ce travail multi écrans va à la recherche d’une narration fragmentée de la même façon que l’artiste Finlandaise Eija-Liisa Ahtila à travers ses immersions narratives, va reconstruire une esthétique en contournant la narration et en s’attachant juste aux regards de ses sujets.

  L’image nous regarde Car le travail du temps de Clauss reste incomparable pour plusieurs raisons. D’abord, car une pièce comme Agora(s) s’intéresse aux anonymes réunis dans l’espace public. Ces derniers formant des groupes de circonstances que Clauss va documenter. Agrégés par le hasard dans un même temps et un même lieu, écrit Matthias Youchenko, ils nous regardent et nous sommes face à “une image qui nous regarde” (pour reprendre l’expression de Georges Didi Hubermann). Alors en cette époque de selfies, de YouTubeurs, de mur d’images Facebook, de Snapchat et autre icône de consommation qui essaie a tout prix de nous capter. Il est bon d’avoir de temps en temps un réel échange avec l’image.

“L’image qui nous regarde”, l’image vivante demeure la constante du travail de Nicolas Clauss et fait que cet artiste n’est ni photographe, ni vidéaste, ni programmateur. Nicolas Clauss est peintre. Quoi qu’il produise, de Endless portraits, à Agora(s) en passant par Les traversants, Fès, Terres Arbitraires, Ecce Homo, White Vibes, Léonardo, le cadre des pièces de Nicolas Clauss reste immuablement fixe, pictural comme jamais ! En fait, Nicolas Clauss n’a jamais cessé d’être peintre… Il s’est juste converti à une peinture photographique et digitale, seul médium capable de nous dépeindre les temps à venir. Et ci devant les tableaux vivants de Nicolas Clauss certains s’imaginent être face à la magie maléfique du Portrait de Dorian Gray, qu’ils se rassurent. Ce plasticien nous offre juste une nouvelle proposition artistique de dialogue avec les images numériques. Oui c’est de l’art, et, par les temps qui courent, il n’y a rien de plus enthousiasmant que cet art là !

JJG 2017