L’exposition, que dis-je, le spectacle Prosopopée dont le sous titre propose un vrai programme paranormal où la magie est annoncée, pose en filigrane une grande question : Peut-on encore être étonné avec de l’art contemporain ? Pour sa préfiguration, le Fresnoy (Studio national des arts contemporains) proposait déjà les Arts étonnants une exposition de groupe qui explorait les nouvelles forme d’immersion artistiques avec une prépondérance aux concepts de l’étonnement artistique. Or au Cent Quatre, 20 ans après, était-ce nécessaire de nous imposer les technologies et le numérique comme seuls vecteurs d’étonnement artistique. Le coefficient de numéricité cher à Norbert Hilaire et Edmond Couchot serait-il conjugable avec un coefficient d’étonnement ? Labaux1.jpg

Fantasmagories Si certaines des propositions de Prosopopées engendrent de vraies belles rencontres, et si, n’en doutons pas, le grand public va vivre une aventure de l’art hors du commun, cette exposition manque avant tout d’un commissaire. D’une vision apte à proposer non seulement un vrai parcours dans le gigantesque cirque du 104. Une mise en perspective originale qui manque cruellement à des œuvres pas toujours faciles qui se retrouvent esseulées ou entamant un solo pathétique pour allécher le chaland. Bien sur, les nouveau dispositifs de mise en scène de l’image, de la Lanterne Magique aux Réalités Virtuelles en passant par les Fantasmagories, la Photographie, le Cinématographe et toute machines robotique (sans parler du Théâtre) ont souvent été “rodées” dans les foires, les cirques et les spectacles de MusicHall. D’abord pour être rentabilisées, puis pour plaire au peuple, créer des modes, sensibiliser les amateurs avant qu’esthètes et auteurs s’en emparent au nom de l’art. Mais dans une époque où plus rien n’étonne, cette débauche de spectaculaire était-elle nécessaire pour faire éclore le sensible ? Version 2 Pourtant, les intentions des deux directeurs artistiques (sic) José-Manuel Goncalvez (104) et Gilles Alvarez (Arcady) sont louables : imaginer une exposition digital originale, une biennale d'Art Numérique (oups le gros mot) qui mettrait en scène les nouvelles technologies et l’art et ainsi réaliser une Exposition d’art contemporain numérique ! Certes, ils ne sont pas les premiers à affirmer cette idée. Depuis une vingtaine d’années ils sont nombreux les artistes de nouveaux médias à expérimenter machines et dispositifs pour dresser les passages d’une mutation numérique. Ils sont nombreux les commissaires à tenter de montrer la voie. Ils sont nombreuses les festivals et les institution à distiller un art contemporain vivant, génératif miroir d’une société numériques. Mais ici, la démarche est courageuse. Aussi évident que ça soit, les créateurs contemporains travaillent tous avec les matériaux de leurs temps et utilisent de de fait le numérique. Alors dans la bricologie (1) de leurs process de travail le coefficient numérique tant à dépasser les 50%. Et même s’il y met le temps un marché de l’art va banaliser ses relations avec le digital, le numérique et les technologies high tech. L’art des machines déjà très présent dans les collections privées va sans conteste devenir notre principale Fantasmagorie. Laser_-_1.jpg

Mécaniques Discursives Mais revenons sur cette magnifique exposition même si exhibition serait le mot le plus juste. Prosopopées n’évite pas les deux écueils majeurs de ce genre de démonstration : le spectaculaire formel et la technophilie à tout prix. Et c’est très dommage ! Les Ecuries du 104 peuvent certainement présenter une honnête introduction à ce voyage dans le monde des machines. Car, il faut le préciser, nous sommes plus dans une exposition qui regarde les arts et de techniques que les arts plastiques, Pourtant dans la pénombre du sous sol on découvre entre autre autour de l’icône de l’exposition ; le canapé dressé (au sens et au figuré ?) de Jacob Tonski (Balance From Within), le WebJi automatique d’Anne Roquigny (BBot), La perceuse percée (Arroseur arrosée ?) de Michel de Broin (Bleed), le télé à roulettes de Pascal Bauer (Notre Bon Plaisir) et le transat de Jérémy Gobé (A day’s pleasure). Mais ce qui éclaire cette grotte digital est certainement la fresque magique de Fred Penelle et Yannick Jacquet (Mécaniques discursives) narration en mouvement de dessins et d’animations qui nous ouvre une fenêtre vers une immersion “bricolée” avec des références plastiques et de mise en scène qui nous emmène loin loin loin dans une monde à part qui à lui seul pourrait justifier Prosopopées. Version 4 L’art des Machines n’a jamais eu besoin du numérique pour exister, mais comme le rappelle Prosopopées, c’est une pratique qui proposent une frontière étrange entre art et artisanat, entre art et science entre art et robotique et entre art et usage. Il est pourtant dommage que cette exposition ne plante pas le décors d’une histoire art/science commencée il y a bien longtemps et qui dès la fin des années 60 annoncent la post cybernétique dans des collaborations entre artistes et ingénieurs. Par exemple le projet Experiments in Art and Technology (E.A.T(2) situé à NYCity) associera Rauchenberg, Cage, Witman, Brear, Fujiko Nakaya… avec des ingénieurs électroniciens et robotitiens comme Billy Klüver, et les ingénieurs des laboratoires Bell pour réaliser des projets trans-disciplinaires entre l’art d’avant garde et les nouvelles technologies. Ces expériences pionnières enfantèrent du Pepsi Pavillon qui lors de l’exposition universelle d’Osaka de 1970 immergèrent le public dans un futur espéré, craint, fantasmé… rêvé et simulé par les brouillards intelligents de Fujiko Nakaya ou les Floats (sculptures minimalistes à comportement autonome) de Robert Brear ! Or les artistes de Prosopopées se réclament de cette histoire sans jamais en faire cas. Non pas que ça soit aux artistes tracer l’histoire, mais les œuvres choisies par Gilles Alvarez et Josée Manuel Goncalvez supportent mal ces références peut-être par un manque d’information : le catalogue est une revue assez peu accessible et les cartels restent souvent illisibles, dans la pénombre exagérée de ces dispositifs. Car après les Ecuries nous suivons un chemin de croix technophile sans espoir d’ateliers en ateliers et dans l’espace public/privé qu’est cette rue couverte qui traverse le 104 et lui donne sa si belle et si précieuse dynamique trans-culturelle. Exosquelet_-_1.jpg

Ascension Définition : (féminin) Une prosopopée est une figure de rhétorique qui consiste à faire parler une personne morte ou absente, un animal, … une chose personnifiée ou encore une abstraction. Pour cette première Prosopopées c’est l’abstraction qui perdure. Némo qui voudrait “faire parler” le futur mais oublie que seuls les créateurs peuvent l’imaginer. Et la construction de cette exposition propose un futur technophile propre à nous rendre paranoïaque. Ce sont même les deux promoteurs de Prosopopées qui invoquent cette paranoïa ambiante dispensée par le grand inspirateur de cette proposition culturelle : Philip K.Dick. “Imaginée comme la fiction d’un dérèglement savamment orchestré”. Evidement, cette exposition devrait être une belle fiction du dérèglement de nos sens qui nous aurait emmené quelque part ailleurs. Mais ce n’est pas le cas. Pourquoi faut il, lorsque l’on parle de Nouvelles Technologies, que les sculpteurs robotitiens plasticiens comme Bill Worms, Louis Philippe Demers,et bien d’autre sur le plateau artistiques brillant, veuillent absolument nous en mettre plein la vue et les oreilles ? La salle obscure est-elle un passage obligées pour surprendre la femme à barbe ou le mouton à 5 pattes extraordinaire qui semblent le seul adjectif à compter ici. La majeure partie des propositions artistiques du 104 mettent l'accent sur le spectaculaire et la mise en porte à faux du spectateur qu’elles veulent absolument déstabiliser (obscurité, lumières violentes, immersion dans des ambiances psychédéliques et face à face avec des lasers et autres machines diaboliques). Le pauvre spectateur est alors perdu, utilisé comme le cobaye paranoïaque d'une expérience sensorielle qui au bout du compte ne mène pas a grand chose. Le fond manque. Et lorsque nous pénétrons dans la pièce virtuelle d’Anish Kapoor (Ascension) c’est comme un soulagement mystique. Après avoir suivit l’hélice d’un couloir minimaliste, l’artiste Indo-Britannique nous met face à un vortex convoqué par l’architecture de sa structure et la climatisation même du 104. En contemplation de ce phénomène, la magie opère, la technique est loin. Transfuge de l’exposition sur les 25 ans de la Galleria Continua, cette œuvre ramène de l’art à la fête. Version 2

LAbau Autre heureuse surprise, la présence des Néherlando-belges de LAbau qui habitent Prosopopées avec encore plus de sérieux, de sincérité et de pertinence, à travers une réflexion et une constance sobre. Ici deux œuvres nous plongent dans la folie heureuse de la machine. D’abord avec Signal to Noise, un dispositif qui propose une arène visuelle (reco/verso) dans laquelle le spectateur fait face à la folie des split-flap (lettres d’anciens afficheurs de gares et d’aéroports) dont la programmation envoie d’étranges messages hybrides. Immersion visuelle de laquelle il peut s’extirper pour devenir le voyeur qui imagine ses congénères encerclés de lumière, prisonniers de cette sculpture vivante des bruissements des incessants changements d’adressages. Version 2 L’autre pièce de LAbau présentée au 104 (dont ces artistes sont des habitués) est Pergola, un travail in progress et prototype de différentes installations dans l’espace publique et qui replace une réflexion sur l’art cinétique et minimaliste dans la filiation des œuvres d’un Pôl Bury de la fin des années 40. Et qui démontrent bien que cette esthétique machiniste trouve ses sources bien avant le numérique qui n’est qu’un des accessoires de plus. Alors sur la route de cette histoire homme/machine/art, bien sur on pourrait citer le grand Léonard de Vinci (1515) présentant son lion articulé à François 1er ou le secret Jacques de Vaucanson (1739) et son mécanique Canard digérateur, sans parler du mythique Turc joueur d’échec du hongrois Kempelen (1769). Et dans cette mécanisation l’homme a toujours été à l’origine, car même intelligentes les machines ne peuvent se reproduire que par nous, que par eux, ces artistes qui dans Prosopopées nous proposent de faire partie d’un vaste laboratoire. Ce face à face homme machine est à l’image des fantasmagories de l’aérostier Robertson (3) qui aux plus sombres heures de la Terreur de 1793 convoquait les aficionados de frissons chaque soirs au Convent des Ursulines pour leur proposer un spectacle de Fantasmagories où les guillotinées de la journée revivaient grâce à des lanternes magiques articulées, associées à des jeux d’ombres, de fumées et de mises en scènes sonores. Avec Prosopopées nous sommes dans le même genre d’expérience. La peur est là devant le monstre, l’art nous apportent les prothèses à cette expérience mais l’émotion est furtive, écrasée par la technique. Version 2

Objets inanimés avez vous donc une âme ? Revenons sur le sous titre de cette exposition “quand les objets prennent vie” et convoquons Lamartine. Car si les artistes présents au 104 Paris sont habités par cette interrogation de l’âme de ces objets que leur art convoque ce n’est pas avec une envie démiurge, mais pour nous faire vivre la rencontre. Sauf qu’à continuer la strophe de Lamartine “Objets inanimés avez vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d’aimer.” nous découvrons alors un face à face d’âme qui ne trouve certainement pas son compte dans cette première édition de Prosopopées. Entre deux bombardements de lasers et de robots industriels esthétisant Prosopopées #1 reste par ses choix une abstraction culturelle post digital qui à n’en pas douter convoquera l’âme d’un public friand de sensations, avec cette question : Prosopopées, es tu là ?.

Jean Jacques Gay 2015