Mirka Lugosi est une artiste originaire de la région des Carpates, en Roumanie. Elle grandit dans ce pays, dont les légendes et le folklore peuplé de vampires et de loups-garous ne manqueront pas d'influencer sa création. Cette exposition au Confort Moderne présente toute la diversité de son œuvre et de ses inspirations. On y retrouve des dessins, des objets personnels, un film ainsi que de mystérieuses photos... mirka-lugosi---confort-moderne-5.JPG En rentrant dans la salle, on est d'abord frappé par deux éléments de la scénographie, simples mais efficaces: ce sont ces deux sculptures de caniche mauve au garde à vous sur leur socle, qui encadrent les bancs et la petite vitrine centrale. L'aspect kitsch et incongru de ces chiens, qui ressemble à des caricatures d'animaux nobles (lion, aigle), évoquent les sculptures ostentatoires de Jeff Koons et font sourire. mirka-lugosi---confort-moderne-8.jpg Mais cette entrée en matière est trompeuse: l'univers de Mirka Lugosi est loin d'être bon-enfant. On s'en rend compte en se plongeant dans la série de dessins effectués à la mine de plomb, où des personnages féminins semblant sortir tout droit des années 40 évoluent dans des paysages fantasmagoriques. Ces petits formats, qui ne dépassent pas le A3, nous invite à nous approcher, à devenir intime avec les dessins. Exécutés dans un style très précis, propre, léché, ils fourmillent de petits détails sur lesquels on peut longtemps s'attarder, en scrutant tels des voyeurs derrière une serrure. Car l'artiste nous invitent à la regarder, à remarquer ses obsessions, tant dans ce qui est représenté que dans la manière de le représenter. mirka-lugosi---confort-moderne-14.JPGmirka-lugosi---confort-moderne-15.JPG En effet ce trait minutieux, ces dégradés de valeurs très subtils laissent entrevoir une maniaquerie du dessin, une volonté méticuleuse presque maladive de perfection. Cet aspect obsessionnel se lit également dans les scènes représentées, qui tiennent littéralement du rêve (ou cauchemar?) érotique, du fantasme sexuel inassouvi et prisonnier de l'esprit, qui l'amplifie et le tord. De dessins en dessins, on retrouve sans cesse les mêmes figures stéréotypées de filles/femmes à moitié nues, en prise de grès ou de force avec des chiens, des animaux et de la végétation à tentacules et à cornes, l'ensemble se mêlant souvent en des êtres hybrides. Ces images me font penser aux estampes japonaises érotiques du 18ème siècle, dans leur souci du détail. Je pense également à l'univers des contes (Perrault, Grimm etc), ou le/la jeune héros/héroïne doit se confronter à des rituels de passage parfois sanglants au milieu d'une nature hostile, pour atteindre l'age adulte, de l'autre côté du bois. Aucune scène n'est vraiment explicite, mais fait plutôt appel à l'imagination du spectateur. En effet, cet « homme invisible », bien que jamais montré, est présent de partout, de manière implicite: des verges fleurissent à tout endroits, et les chiens souvent en position de prédateurs semblent être une métaphore du « mâle », tour à tour craint, méprisé et désiré. mirka-lugosi---confort-moderne-13.jpgmirka-lugosi---confort-moderne-11.jpg Son travail me rappelle un peu celui de Dominique Goblet, illustratrice qui met en scène ses angoisses enfantines, notamment dans son livre « Les hommes-loups ». Forêts sombres, enfants, chasseurs, bêtes et hommes d'affaires s'y croisent pour nous emmener dans un univers dangereux où peurs et désirs se heurtent. Les œuvres de Mirka Lugosi rappellent également le travail de Nathalie Djurberg, une artiste qui réalise de petits films d'animation en pâte à modeler, en apparence enfantins. Mais ceux-ci racontent en général des histoires étranges, absurdes, mais toujours très violentes, tenant du cauchemar. Il s'agit là-aussi d'une exploration de l'inconscient, mais ici plutôt des angoisses les plus profondes.

Cette exposition de Mirka Lugosi présente donc un univers très intime et personnel, qui peut facilement déranger. Le surréalisme, l'enfreint de certains interdits édictés par la société (partenaires multiples, zoophilie) ainsi que l'omniprésence du sexe, tout cela rentre en contradiction avec la méticulosité propre, froide et assurée du dessin. Le malaise vient aussi sans doute du fait que Mirka Lugosi utilise des stéréotypes qu'elle met à mal. Ses personnages ressemblent à des icônes glamour des années 40, femmes fatales sexy et invulnérables. Pourtant, elles sont entravées par leurs attributs: talons aiguilles, bas et corsets qui déforment littéralement le corps. Leurs corps évoque aussi par moment celui de petite filles: chevilles minuscules, sexe sans poil. Ces clichés opposés – la femme-enfant craintive, innocente victime, ou au contraire la femme fatale dominatrice – sur lesquels on fantasme habituellement, fusionnent dans ces dessins et bouscule le spectateur dans ses représentations.

Alors, que veut nous dire Mirka Lugosi? Est-ce une dénonciation de ces clichés de la femme, qui est prisonnière d'un érotisme forcément lié à la souffrance et au schéma dominé/dominant? Ou bien est-ce une exhibition de ses propre fantasmes, qui confèrent au fétichisme voir au sado-masochisme? mirka-lugosi---confort-moderne-9.JPG La réponse se trouve peut-être dans la suite de l'exposition, en face de ses dessins, où on trouve des photos mettant en scène Mirka Lugosi elle-même, dans des situations qui rappellent immédiatement ses dessins. En effet on peut l'y voir nue, dans la nature, enlaçant de manière provocante un arbre ou se collant contre de grands chiens, le corps parfois peint ou enduit de boue. On devine dans ces images un désir et des fantasmes assumés. C'est là qu'on apprend que l'auteur de ces photos n'est pas Mirka Lugosi, mais nul autre que Gilles Berquet, son compagnon dans la vie. Est-ce donc là « l'homme invisible », cet observateur, ce voyeur qui nous accompagnait depuis le début? Il semble bien que oui, le regard qu'il porte sur sa compagne est sans équivoque, et la concordance de leurs deux univers montrent la revendication d'une sexualité idolâtre, sophistiquée, théâtralisée. En réalité, le couple travaillent même ensemble sur une « revue d'amour critique », MANIAC (dont Berquet est le fondateur), proposant des textes et images érotiques politiquement incorrects. mirka-lugosi---confort-moderne-4.jpg De plus, au milieu de la pièce se trouve une vitrine où sont réunis de petits objets, indiqués comme des « effets personnels » de l'artiste. On y retrouve là-aussi des éléments présents dans ses dessins: chaussures déformées, poupées, statuettes d'animaux piquées d'aiguilles, photos... On retrouve le caractère obsessionnel de Lugosi dans cet acte de collecter et tordre des objets. Ainsi, elle nous remet encore dans la position de voyeur, presque de pervers, comme si nous étions allés fouiller dans son appartement. mirka-lugosi---confort-moderne-10.jpg Enfin, dans sa vidéo Au pays où fleurit les angoisses, projeté dans une salle annexe, on retrouve tout cet univers fantasmagorique. Il s'agit d'un found footage composé de vieux films d'épouvante, peut-être de la Hammer, qui dont mixés en contraste avec des images innocentes de fleurs qui poussent et éclosent. Le tout offre une ambiance à la fois kitsch, ravissante, mais aussi chaotique et très inquiétante. mirka-lugosi---confort-moderne-1.JPG Dans l'ensemble, cette exposition invite le spectateur dans l'esprit de l'artiste, qui exhibe ses fantasmes, avouant sans tabous ses désirs où peur et souffrance se mêlent au plaisir. Mais surtout, elle nous met face à nos propres désirs, notre propre jardin secret. Le spectateur est d'abord intrigué, à la fois gêné et attiré par ce qu'il voit, puis il est amené à se poser la question: pourquoi cela me met-il mal à l'aise? Et si je devais dessiner mes propres fantasmes, qu'en serait-il? Que deviendraient ces stéréotypes dans mes rêves? Au delà de l'exhibition, Mirka Lugosi nous renvoie à nos propres désirs, elle nous invite à faire appel à notre capacité de mise en scène de ceux-ci. Camille Bourrier