Fantasmes
Par Jean-Jacques Gay le jeudi 12 janvier 2012, 23:41 - Regards Croisées - Lien permanent
Regards Croisés__ est une catégorie qui regroupe les points de vues
critiques de différents rédacteurs sur une exposition précise. Aujourd'hui il
s'agit de voir l'Homme Invisible de Mirka
Lugosi exposition présentée jusqu'au 13 janvier au Confort Moderne de Poitiers par l’œil
de Camille, Florianne, Juan et Valentin, 4 étudiants en second cycles de
l'Ecole Européenne Supérieure de l'Image de Poitiers. l'homme
invisible vu par Camille Bourrier.__ 
Mirka Lugosi est une artiste originaire de la région des Carpates, en
Roumanie. Elle grandit dans ce pays, dont les légendes et le folklore peuplé de
vampires et de loups-garous ne manqueront pas d'influencer sa création. Cette
exposition au Confort Moderne présente toute la diversité de son œuvre et de
ses inspirations. On y retrouve des dessins, des objets personnels, un film
ainsi que de mystérieuses photos... En rentrant dans la
salle, on est d'abord frappé par deux éléments de la scénographie, simples mais
efficaces: ce sont ces deux sculptures de caniche mauve au garde à vous sur
leur socle, qui encadrent les bancs et la petite vitrine centrale. L'aspect
kitsch et incongru de ces chiens, qui ressemble à des caricatures d'animaux
nobles (lion, aigle), évoquent les sculptures ostentatoires de Jeff Koons et
font sourire.
Mais cette entrée
en matière est trompeuse: l'univers de Mirka Lugosi est loin d'être bon-enfant.
On s'en rend compte en se plongeant dans la série de dessins effectués à la
mine de plomb, où des personnages féminins semblant sortir tout droit des
années 40 évoluent dans des paysages fantasmagoriques. Ces petits formats, qui
ne dépassent pas le A3, nous invite à nous approcher, à devenir intime avec les
dessins. Exécutés dans un style très précis, propre, léché, ils fourmillent de
petits détails sur lesquels on peut longtemps s'attarder, en scrutant tels des
voyeurs derrière une serrure. Car l'artiste nous invitent à la regarder, à
remarquer ses obsessions, tant dans ce qui est représenté que dans la manière
de le représenter. 
En effet ce trait
minutieux, ces dégradés de valeurs très subtils laissent entrevoir une
maniaquerie du dessin, une volonté méticuleuse presque maladive de perfection.
Cet aspect obsessionnel se lit également dans les scènes représentées, qui
tiennent littéralement du rêve (ou cauchemar?) érotique, du fantasme sexuel
inassouvi et prisonnier de l'esprit, qui l'amplifie et le tord. De dessins en
dessins, on retrouve sans cesse les mêmes figures stéréotypées de filles/femmes
à moitié nues, en prise de grès ou de force avec des chiens, des animaux et de
la végétation à tentacules et à cornes, l'ensemble se mêlant souvent en des
êtres hybrides. Ces images me font penser aux estampes japonaises érotiques du
18ème siècle, dans leur souci du détail. Je pense également à l'univers des
contes (Perrault, Grimm etc), ou le/la jeune héros/héroïne doit se confronter à
des rituels de passage parfois sanglants au milieu d'une nature hostile, pour
atteindre l'age adulte, de l'autre côté du bois. Aucune scène n'est vraiment
explicite, mais fait plutôt appel à l'imagination du spectateur. En effet, cet
« homme invisible », bien que jamais montré, est présent de partout,
de manière implicite: des verges fleurissent à tout endroits, et les chiens
souvent en position de prédateurs semblent être une métaphore du
« mâle », tour à tour craint, méprisé et désiré. 
Son travail me rappelle
un peu celui de Dominique Goblet, illustratrice qui met en scène ses angoisses
enfantines, notamment dans son livre « Les hommes-loups ». Forêts
sombres, enfants, chasseurs, bêtes et hommes d'affaires s'y croisent pour nous
emmener dans un univers dangereux où peurs et désirs se heurtent. Les œuvres de
Mirka Lugosi rappellent également le travail de Nathalie Djurberg, une artiste
qui réalise de petits films d'animation en pâte à modeler, en apparence
enfantins. Mais ceux-ci racontent en général des histoires étranges, absurdes,
mais toujours très violentes, tenant du cauchemar. Il s'agit là-aussi d'une
exploration de l'inconscient, mais ici plutôt des angoisses les plus
profondes.
Cette exposition de Mirka Lugosi présente donc un univers très intime et personnel, qui peut facilement déranger. Le surréalisme, l'enfreint de certains interdits édictés par la société (partenaires multiples, zoophilie) ainsi que l'omniprésence du sexe, tout cela rentre en contradiction avec la méticulosité propre, froide et assurée du dessin. Le malaise vient aussi sans doute du fait que Mirka Lugosi utilise des stéréotypes qu'elle met à mal. Ses personnages ressemblent à des icônes glamour des années 40, femmes fatales sexy et invulnérables. Pourtant, elles sont entravées par leurs attributs: talons aiguilles, bas et corsets qui déforment littéralement le corps. Leurs corps évoque aussi par moment celui de petite filles: chevilles minuscules, sexe sans poil. Ces clichés opposés – la femme-enfant craintive, innocente victime, ou au contraire la femme fatale dominatrice – sur lesquels on fantasme habituellement, fusionnent dans ces dessins et bouscule le spectateur dans ses représentations.
Alors, que veut nous dire Mirka Lugosi? Est-ce une dénonciation de ces
clichés de la femme, qui est prisonnière d'un érotisme forcément lié à la
souffrance et au schéma dominé/dominant? Ou bien est-ce une exhibition de ses
propre fantasmes, qui confèrent au fétichisme voir au sado-masochisme?
La réponse se
trouve peut-être dans la suite de l'exposition, en face de ses dessins, où on
trouve des photos mettant en scène Mirka Lugosi elle-même, dans des situations
qui rappellent immédiatement ses dessins. En effet on peut l'y voir nue, dans
la nature, enlaçant de manière provocante un arbre ou se collant contre de
grands chiens, le corps parfois peint ou enduit de boue. On devine dans ces
images un désir et des fantasmes assumés. C'est là qu'on apprend que l'auteur
de ces photos n'est pas Mirka Lugosi, mais nul autre que Gilles Berquet, son
compagnon dans la vie. Est-ce donc là « l'homme invisible », cet
observateur, ce voyeur qui nous accompagnait depuis le début? Il semble bien
que oui, le regard qu'il porte sur sa compagne est sans équivoque, et la
concordance de leurs deux univers montrent la revendication d'une sexualité
idolâtre, sophistiquée, théâtralisée. En réalité, le couple travaillent même
ensemble sur une « revue d'amour critique », MANIAC (dont Berquet est
le fondateur), proposant des textes et images érotiques politiquement
incorrects.
De plus, au milieu
de la pièce se trouve une vitrine où sont réunis de petits objets, indiqués
comme des « effets personnels » de l'artiste. On y retrouve là-aussi
des éléments présents dans ses dessins: chaussures déformées, poupées,
statuettes d'animaux piquées d'aiguilles, photos... On retrouve le caractère
obsessionnel de Lugosi dans cet acte de collecter et tordre des objets. Ainsi,
elle nous remet encore dans la position de voyeur, presque de pervers, comme si
nous étions allés fouiller dans son appartement.
Enfin, dans sa vidéo Au
pays où fleurit les angoisses, projeté dans une salle annexe, on retrouve tout
cet univers fantasmagorique. Il s'agit d'un found footage composé de
vieux films d'épouvante, peut-être de la Hammer, qui dont mixés en
contraste avec des images innocentes de fleurs qui poussent et éclosent. Le
tout offre une ambiance à la fois kitsch, ravissante, mais aussi chaotique et
très inquiétante.
Dans l'ensemble, cette
exposition invite le spectateur dans l'esprit de l'artiste, qui exhibe ses
fantasmes, avouant sans tabous ses désirs où peur et souffrance se mêlent au
plaisir. Mais surtout, elle nous met face à nos propres désirs, notre propre
jardin secret. Le spectateur est d'abord intrigué, à la fois gêné et attiré par
ce qu'il voit, puis il est amené à se poser la question: pourquoi cela me
met-il mal à l'aise? Et si je devais dessiner mes propres fantasmes, qu'en
serait-il? Que deviendraient ces stéréotypes dans mes rêves? Au delà de
l'exhibition, Mirka Lugosi nous renvoie à nos propres désirs, elle nous invite
à faire appel à notre capacité de mise en scène de ceux-ci. Camille
Bourrier