Donc, voilà, je passe d'une discipline à une autre presque (je dirais) quotidiennement. Je consacre tout mon temps à ce travail. Je ne prends jamais de vacances. Je ne dors que 4h par nuit. Et le seul secret : car parfois on me demande : « Comment faites vous tout ça ? » ; c'est que je travaille tout le temps et qu'une discipline devient une récréation de l’autre. Et comme ça, je peux passer de l'économie d'un film, qui est souvent une économie un peu lourde, collective, avec des producteurs et des techniciens... à une économie très légère et indépendante qui est celle de l'écriture.

La revue - Vous n'avez pas SU choisir, ou vous n'avez pas VOULU choisir ? Alain Fleischer - Je n'ai pas voulu choisir. Car, quand j'ai commencé à écrire des livres, je n'avais aucune raison de renoncer à ma passion pour l'image. Ou, à renoncer au plaisir d'écrire, parce que j'avais plus ou moins réussi dans le monde du cinéma et de la photographie. Non, non ! Je ne veux pas choisir. Et quelque soit la difficulté ou l'inconfort de ce genre de situation, je la maintiens, car c'est ça qui me rend heureux ! La revue - Quant on voit let's dance on ne peut pas ne pas penser à La nuit des images, qui regroupait les travaux de vos artistes-étudiants du Fresnoy sous la nef du Grand Palais. Le contexte de Let's dance est différent. Mais comment vous situez vous, Alain Fleischer, par rapport à cette exposition que vous avez « installé ». On peut dire que let’s dance est une œuvre d'Alain Fleischer ? Alain Fleischer - C'est pas tout à fait une œuvre d'Alain Fleischer, parce que les images elles même, qui sont quand même essentielles dans cette exposition, ne sont pas de moi ! Ces images magnifiques sont sorties de films des débuts du cinéma, et, des débuts de l'histoire du jazz. Elles viennent principalement de films muets mais aussi de quelques films sonores du début des années 30. J'ai d’abord été fasciné par ces images et il a vite été évident que l'idée même d'en faire une exposition plutôt que de les programmer dans une salle de cinéma (ce qui aurait été facile et banal) était la solution idéale. Et lorsqu’il a été question de les mettre en espace, de les montrer sous forme de « cinéma exposé », comme on le dit aujourd'hui, c’est moi qui ai eu l’idée de les disperser dans l'espace, et surtout de les faire arriver sur des surfaces elles-même en mouvement. Parce que l’on constate que ce cinéma « des premier temps » est fasciné par le mouvement, toutes sortes de mouvements... Dans tous ces films des années 1910, 1920 on voit des courses automobiles, des gens qui se poursuivent, des gens qui sautent dans tous les sens, des effets spéciaux... et puis des gens qui dansent. C'est pratiquement une obligation dans tous les films de ces années-là, les gens dansent. Et c'est un cinéma qui n'a pas raté une occasion d'archiver ces mouvements de la danse… qui, sans lui, seraient perdus. J’ai alors eu l'idée que ce mouvement enregistré par ce cinéma se contamine au dispositif même de la diffusion. C'est à dire que les écrans bougent. Donc, on a un dispositif dont on peut dire que c'est une oeuvre de moi. Oui, l'installation générale est une œuvre, puisqu'il y a 37 écrans qui tous, d'une façon ou d'une autre sont des écrans instables, mobiles : les uns montent et descendent, les autres basculent comme un pendule, d'autres sont faits avec des sortes de stores vénitiens qui s'ouvrent et se ferment permettant ainsi une reconstitution et une disparition des images. D'autres films sont projetés sur des espèces de lanières qui bougent au grès du courant d'air d'un ventilateur. On voit toutes sortes de dispositifs imaginés pour que les images vivent sur des surfaces en mouvement et que l'image ne cesse d'apparaître, de disparaitre, d'être présente ou de s'éloigner. Donc cette idée on peut dire que c'est une idée d'artiste. C'est une idée que j'aurais pu avoir pour projeter mes propres images. De ce point de vue là, on peut dire que l'ensemble du dispositif est une installation, une œuvre. Même si ce sont les images, qui sont des images extraordinaires à la fois de cinéma et de documents sur la danse, qui sont les œuvres de Let’s Dance.

La revue - En créant cette installation, cette immersion dans les images de danse, vous avez pensé à Muybridge et à ses photos cinétiques, ou au Chanteur de Jazz (le premier film parlant) avec l'idée de mettre sur pied un nouveau cinéma ? Alain Fleischer - Pour être honnête, non ! Je n'ai pas pensé à tout ça. Mais ce que vous dites est effectivement une sorte de fantasme derrière ce que je produis. Moi-même, je ne cesse de rêver à un cinéma qui se perpétue en dépassant ses techniques, ses langages, ses supports d'origine. Aujourd'hui, dans sa grande majorité le cinéma n'est plus réalisé, avec LE cinéma du type de celui qu'ont inventé les frères Lumière. Il n'est plus projeté par un projecteur à croix de malte.... Presque tous les films se tournent et/ou sont montés avec des moyens numériques, montés virtuellement et vidéo-projetés. Il y a le relief, il y a l'installation, il y a ce cinéma qui quitte LA salle de cinéma (son dispositif historique) pour apparaitre dans d'autres circonstances, dans des salles de musées, dans des galeries, projetés sur des immeubles, etc.... Il y a ce dépassement du cinéma par lui même. Même si on continuera d'appeler CINEMA tout ce qui aura cet aspect de continuité narrative, d'images accompagnées de sons. Il a tout ça dans cette exposition. Il y a déjà tout ce que les américains dans les années 60/70 appelaient « expended cinéma », c'est à dire un cinéma en expansion, un cinéma qui excède ses écrans et ses salles obscures d'origine.

La revue - Et vous Alain Fleischer, aujourd'hui vous avez une idée de cinéma ? Alain Fleischer - J'ai de grosses envies de cinéma ! Même si, en apparence, j'ai mis entre parenthèses mon activité de cinéaste. En tout cas ce travail dans le domaine du long métrage de fiction qui m'a beaucoup occupé dans les années 70 et le début des années 80. C'est surtout dû au fait, que m'occupant du Fresnoy, et dirigeant cette école après l'avoir créé, il m’a été difficile de concilier cette activité avec l'économie d’un film de long métrage (On ne peut pas dire à un producteur qu'on est en même temps occupé par la direction d'une institution). Par contre je n'ai cessé de filmer, soit des d'artistes (ce que je continue à faire presque quotidiennement) soit faire des documentaires (j'en tourne plusieurs par an). Je n’arrête pas de filmer. Je fais un film sur la naissance du Louvre à Lens..... Je fais aussi un film avec et sur Christian Boltanski. J'ai fait un film avec et sur JL Godard qui est sorti en salle. Je n'ai pas arrêté de filmer. Je n'ai jamais cessé de filmer, ça m'est totalement nécessaire. Je ne peux m'empêcher de voir le monde à travers le viseur d'une caméra ou d'un appareil photo. Mais ces films ne connaissent pas la même diffusion que les films de fiction qui sont distribués en salles, qui vont dans des festivals. Par contre, j'ai beaucoup de projets de films qui sont pratiquement prêts à être mis en production et que je me promets de réaliser dès que je déciderai de prendre un congé du Fresnoy.... Un congé soit définitif, soit momentané !

La revue - Quant on est artiste et que l'on s'occupe d'une école, on pense aux grands maîtres et à leurs ateliers..... à leurs disciples ? En fait, comment peut on faire abstraction de son ego d'artiste pour être au service des autres, de ses étudiants et d’une administration parfois lourde d’un établissement d’enseignement supérieur ? Alain Fleischer - D'abord, je n'ai jamais imaginé, ni rêvé d'être un directeur d'école ! Ce sont les circonstances qui, totalement par hasard, m'ont conduit à cette posture. Et si, tant d'années après (l'année prochaine on fêtera les 15 ans du Fresnoy), je continue à m'intéresser au Fresnoy et à en être le directeur, c'est parce qu’au fil des ans j'ai compris que c'est une véritable œuvre. Le Fresnoy-Studio National est devenu une œuvre. Et j'ai eu beaucoup de chance d’être soutenu (principalement par les pouvoirs publics, par le ministère de la culture, par la région Nord Pas de Calais) pour arriver à réaliser cette œuvre. D’autres artistes avec des projets similaires n'ont pas eu cette chance. Leurs projets ne se sont soi pas réalisés, soi ont capoté par différents concours de circonstance. Moi j'ai eu beaucoup de chance... Le projet que l'on m'a commandé (ce n'est pas moi qui l'ai proposé !) s’est réalisé ! Et on m'a demandé de le diriger. Et tous les moyens que j'ai demandé m'on été accordés. Donc si quelque chose ne marchait pas, je ne pouvait m'en prendre qu'à moi-même. Je veux dire que tout ce que j'ai désiré, espéré avoir, je l'ai obtenu. Le projet se réalise tel que je l'ai rêvé. Et c'est devenu une œuvre.

La revue – une œuvre pédagogique, ou la pédagogie faite œuvre ? Alain Fleischer - J'ai un grand goût pour la pédagogie. J'aime beaucoup aider les jeunes artistes. C'est une sorte de passion même de les accompagner et d'enseigner. J'aime rendre accessible et compréhensible des choses qui à première vue peuvent sembler mystérieuses ou compliquées. Chaque année, c'est une grande excitation de voir sortir du Fresnoy des artistes extraordinaires. J'ai eu une carrière d'enseignant antérieure au Fresnoy, à l'Université, dans des Écoles d'Art, et j'ai souvent vu des œuvres interessantes, mais qui restaient des œuvres d'étudiants. Par contre au Fresnoy j'ai vu des chefs d’œuvres devant lesquels je me suis dit : "chapeau bas ! Cette pièce est un chef d’œuvre !" Et c'était la réalisation d'un étudiant, d'un jeune artiste. Il faut bien comprendre qu’en étant directeur du Fresnoy je n'ai jamais mis mon costume d'artiste au vestiaire. Comme le Fresnoy est fondé sur une pédagogie où des artistes-professeurs invités continuent à produire lorsqu'ils viennent y enseigner. On ne leur demande pas de se transformer en profs, d'oublier qu'ils sont artistes et de donner des cours. Ils viennent ici pour donner l'exemple plus que pour donner des cours. Donner l'exemple, ça veut dire continuer à créer, à réaliser des oeuvres avec des moyens de production. Et donc de produire comme les étudiants produisent. En fait au Fresnoy : tout le monde produit.

La revue - Le Fresnoy Studio National est plus une structure de production qu'une école ? Alain Fleischer - C'est les deux ! C'est un lieu de formation, d'expérimentation, de production et de diffusion. Un lieu où je me sens un artiste parmi les autres. Je produits aussi beaucoup de choses ici : des projets qui me sont commandés et co-produit par le Fresnoy. Le film sur le Louvre à Lens est une commande de la Région au Fresnoy et à Alain Fleicher. Je fais un film sur Boltanski, je fais un film sur la MEP (Maison Européenne de la Photographie ndlr). D’ailleurs je ne supporterais pas d'être directeur du Fesnoy au prix de ne plus être artiste. Donc ce qui m'attache au Fresnoy c'est que pour moi c'est une vraie œuvre.... mais que c'est aussi pour moi la possibilité de continuer à faire une œuvre. Ce qui a changé par contre c'est que le film long métrage et son économie n’est pas compatible avec une autre activité et j'ai dû mettre mon activité de réalisateur en sommeil. Par contre c'est probablement le fait de diriger le Fresnoy qui m'a permi de réaliser en grande partie mon œuvre d'écrivain. Parce que écrire est compatible avec la pédagogie. J'écris la nuit, j'écris pendant les vacances de l’école. Je le fais tout seul. Et probablement, je dois au Fersnoy d'avoir réalisé cet aiguillage artistique vers mes projets d’écrivain. Sans l'obligation qu'a créé pour moi le Fresnoy, j’aurai certainement juste poursuivi mon travail de cinéaste de films de fiction et de plasticien et je n'aurais jamais écrit tous ces livres !

La revue – Vous êtes un artistes vendu et reconnu. Avez vous toujours une galerie qui suit votre travail artistique ? Alain Fleischer - Je suis toujours exposé j'ai une galerie à NYC, j'ai une galerie à San Francisco et deux galeries à Paris (Galerie de France pour les installations et Galerie Françoise Paviot pour les photographies). Je continue donc à exposer même si ma dernière grande rétrospective date de 2003 à la MEP – elle dut accompagnée par une programmation de mes films et performances au Centre Pompidou et deux expositions à la Galerie de France et chez Léo Scherr - depuis j'ai beaucoup produit. J'ai beaucoup de nouvelles séries de photographies pour la plupart inédites que je ne vais pas tarder à montrer. Mais c'est vrai qu'en ce moment mon énergie s'est focalisée sur l'écriture. Il y a pour moi une urgence à écrire, car pendant toutes ces années où je n'écrivais pas, où je faisais des films et des expos, j'avais mis en attente des projets de livres qui s'accumulaient.

La revue - C'est plus facile d'écrire que de faire des films ? Alain Fleischer - C'est beaucoup plus facile ! ... Enfin ça dépend quels films ! Avec des grosses productions très lourdes et beaucoup de gens à convaincre, des financements à trouver… c’est difficile. Par contre, je fais beaucoup de films tout seul avec une camera stylo. Et ça, c'est aussi facile à faire, que d'écrire.

La revue - Comment vous voyez demain, l'art et le Fresnoy ? Alain Fleischer - Le Fresnoy existe depuis 15 ans et n'a pas pris une ride. Son projet est absolument intact, il suscite le même désir, le même engouement auprès des jeunes artistes qui viennent du monde entier. Parmi nos candidats on a recensé cette année 45 pays. Et chaque fois qu'on demande à ces jeunes gens pourquoi ils veulent venir au Fresnoy. Ils répondent : « parce que ce type d’école n'existe nul part ailleurs, et c'est exactement le genre d'école qu'on veut ».

La revue - Le Frenoy ne changera donc pas de cap ? Alain Fleischer – Non ! je pense qu'on va continuer sur ce même projet car on ne cesse de l'affiner, de l'améliorer, de l'assouplir parfois, et surtout de l'adapter à l'évolution de l'Art. Aujourd'hui les arts numériques sont partout, et lorsque l’on a créé le Fresnoy notre réussite a été de pousser les jeunes artistes vers la création numérique alors que notre culture de référence était le cinéma. Aujourd'hui il y a encore des étudiants qui veulent être cinéastes, mais beaucoup veulent être des artistes utilisant tous les moyens de la création de leur temps. Donc je pense que le projet Fresnoy reste d'une extrême justesse, d'une extrême pertinence. Qu'il répont à l'attente des étudiants et des professeurs qui sont très heureux d'enseigner ici. Cette année, on reçoit aussi bien des cinéastes comme Benoit Jacquot ou Denis Collet, que des artistes des Nouvelles Technologie, quelqu’un comme Jean Paul Fargier qui est un vidéaste important. Donc le projet continue d'être pertinent et je pense qu'on ne cessera de l'adapter mais qu’il faudra aussi très vite qu'on obtienne une amélioration de nos budgets qui sont les même que ceux imaginés 5 ans avant le début de notre aventure... Sans compter qu'on aura besoin de s'étendre sur de nouveaux espaces. __ La revue__ - Et dans le panorama des écoles d'art comment se comporte le Frenoy ? Alain Fleischer - Je crois qu'on a inspiré beaucoup d'autres écoles qui ont crée d'ici ou là des post diplômes. La revue - Mais le Fresnoy studio National est autre chose qu'un simple post-diplôme ? Alain Fleischer – Oui ! Et pour le moment le Fresnoy reste unique. Et pas seulement en France, mais dans le monde entier, car il ne trouve pas d'équivalent. On est un modèle. Parfois on est imité, mais on est unique, installé, repéré. Mais disons que si on a gagné beaucoup de batailles, il n'est pas sur qu'on ait gagné la guerre !

La revue - Je vais dire ce que tout le monde pense : le Fresnoy n'existerait pas et n'aurait pas duré 15 ans sans Alain Fleischer ? Alain Fleischer - C'est une question délicate. On me dit souvent : "le Fresnoy c'est toi ! Et le jour où tu t'en va, ça changera !" Peut-être ! Si ça se produisait maintenant effectivement j'aurais un peu de mal à imaginer comment faire continuer le Fresnoy avec des personnes qui ne sont pas apparu sur la scène. C'est vrai que je suis à l'origine du Fresnoy. J'en suis la mémoire. Et que personne ne peut me dire qu'il faut faire autrement ! Je peux donc résister à toutes remarques ou polémiques. Je défends le Fresnoy et tant que je suis là il peut sembler inattaquable. Mais j'ai bon espoire qu'en tant que projet avec une idéologie, des enjeux esthétiques, théoriques, technologiques forts il puisse perdurer le jour où quelqu'un d'autre le dirigera.

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