L'exposition Vaudou apparait au prime abord d'un esthétisme spectaculaire. D’une sobriété lumineuse et “so cute” comme la Fondation Cartier en a le secret.... Car, en chargeant le designer Enzo Mari de mettre en scène ce Vaudou parisien, la Fondation du joailler international voulait avant tout créer un frisson charmant à ses aficionados branchés. OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA Le Vaudou chez Cartier, c'est avant tout une mise en scène qui s’ouvre sur une scène. Un tableau où chaque statue, accompagnée de la porte dont elle garde l'entrée, fait apparaitre le panorama de place du village comme une scène de spectacle : en arc de cercle.... Le Vaudou, et sa représentation statuaire, est donc assimilé au gardien : gardien des esprits, gardien des traditions, gardien de la vie, et garant de la fragilité humaine…Mais les portes posent aussi la question d’un au-delà prêt lui aussi à ressurgir dans le présent !! “Entre ici, Jacques Kerchache !” semble déclamer André Malraux. OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA L’au-delà ramené au présent, et vis versa, c’est ça le Vaudou. Puis, en écho à cette vision glamour, une seconde salle propose une projection d'archives (coupures de presses, photos et archives audiovisuelles) et un face à face avec le spectre de Jacques Kerchache, l'infatigable enfant de Rouen, Kerchache l'incessant voyageur, sans qui cette culture nous aurait peut-être échappé. Dès l'âge de 18 ans Jacques Kercharche ouvre une galerie à Paris, puis ne cesse de parcourir les 5 continents pour approvisionner son petit commerce. Car, il ne faut pas rêver, notre pionnier fut d'abord un pillard d’œuvres rares, pour qui la rencontre avec ces civilisations anciennes va être la révélation. Et dire que c'est peut-être au Vaudou que l'on doit ce retournement, un sors jeté à l'aventurier Kerchache et qui l’a transformé en grand intellectuel. Sommité qui sû garder sa gouaille et sa flamboyance de pirate et de marchand, au cœur des meilleurs sociétés intellectuelles et politiques. Notre pillard sera fait Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite et se verra très vite estampillé de Monsieur Arts Premiers. Mais ce sont les écris, les expositions, et les positions de passionné et d'humaniste qui amèneront Jacques Kerchache et sa femme Anne a construire une inestimable collection sur le Vaudou du Bénin. Car si nous, pauvres profanes, ne connaissons le Vaudou que comme le rituel des Caraïbes, le Vaudou est un culte religieux séculaire dont le berceau fût l’Afrique béninoise. Religion et “forte médecine” que l'esclavage a exporté sur d'autres continents. Mais revenons à Cartier, car si c’est dans cette conjoncture que Jacques Kerchache a rencontré le Vaudou, c’est aussi à travers cette histoire qu’est née cette exposition. OLYMPUS DIGITAL CAMERA Conçue à partir d'échanges anciens entre la Fondation Cartier et Kerchache, cette exposition, basée sur l'impressionnante collection d'Anne et Jacques, se veut fidèle au choix des Kerchaches, pour qui “les critères esthétiques primaient sur l’anthropologie”. A partir de là, le choix scénographique est clair. Vaudou sera chic et classieux plutôt que scientifique, pédagogique et ethnographique. Par sa scénographie Enzo Mari va alors nous proposer d’entreprendre un voyage initiatique aux côtés de Kerchaches et de leur rencontre avec le monde Vaudou. OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA Passés cette introduction, nous pouvons maintenant descendre au sous-sol de la fondation et nous immerger dans l'antre du Vaudou, dans le sanctuaire des sorciers africains, et ce à travers deux mises en scènes précises. La première, présente un mausolée de 48 colonnes ? C’est un espace de connaissance panoptique sur le Vaudou. Le second est une mise en situation qui nous immerge dans l’obscurité et l’ombre et où le visiteur accompagne ces silhouettes d’un autre temps, qui, ici, mues par leur simple force, traversent l’espace et le temps, surgissent du passé avec, semble-t’il, l’idée de se venger d’avoir si longtemps été rangées, loin de l’ART, au rayon des accessoires ethniques… OLYMPUS DIGITAL CAMERA Si Enzo Mariri le profane (accompagné par la veuve de Jacques) suit pas à pas Kerchache, c'est à l’artiste Marcel Duchamp (père du ready made) qu'il pense. Lorsqu'il met en scène les impressionnantes statues Vaudou, objets inanimés vecteur de mort et de vie, talismans de protection et/ou de vengeance, représentations inertes des peurs et des rêves, Enzo pense à l’art, à “l’artiste” qui leur a donné vie (même si c’est un sorcier maléfique), qui a conçu ces étranges machines. Car ces figures tutélaires sont à la fois inertes et vivantes, à la fois innocentes et prêtes à tout. On le sent rien qu’en les observant : tout peut arriver ! Pourquoi ? Parce qu’elles sont composées d’un assemblage organique très structuré, Construites à partir de bois sculpté, elles lui associe toujours une partie de vivant et d’organique : os, poils, plumes, dents ou squelette d'animal (ou même coquillage) traités avec des sécrétions humaines (salive, sperme....). A ces parties vivantes et représentatives est Presque toujours associé, ligoté, un objet contemporain à sa fabrication, objet mécanique et usuel ou symbolique du présent : cadenas, serrure, lame, barbelé, chaines, matériaux. Cet attribut semble fournir un indice sur le rôle dévolu au fétiche. Assemblage hétéroclite qui renforce le malaise et le pouvoir Vaudou OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA Kerchache à beaucoup fait pour que cet “art ethnique” gagne enfin à sa juste place, le Pavillon des Sessions, le musée du quai Branly en sont les effets grand publique. Qu’il nous ait quitté si tôt est certainement étranger au Vaudou, mais on ne peut exclure la force de cette magie sur cette disparition prématurée : “aucune mort n’est naturelle… “ Et si d’autres visionnaires (artistes, écrivains, collectionneurs) ont eux aussi beaucoup fait "pour que les chefs d’œuvres du monde entier naissent libres et égaux..." (on citera Breton, mais aussi Arman, qui ont mené de front leur art et l’amour des arts premiers à travers de grandes collections, ou encore l’exposition Les magiciens de la terre ( imaginée par Jean-Hubert Martin) ne remettait-elle pas en perspective la magie de l’art et la contemporanéitée des primitifs) Kerchache revient aujourd’hui sous les projecteurs grâce, et à cause, du Vaudou pour nous proposer d’aborder un art de l’invisible et nous accompagner par ces quelques mots : “Devant la sculpture africaine, il faut cesser d’avoir peur d’être profane, et se laisser envahir… Lui offrir son temps, lui ouvrir sa sexualité, ses rêves, lui livrer sa mort, ses inhibitions… et se laisser aller à la jouissance, se laisser gagner la magie.”