Performance Intérieure : « pendant un certain temps, je n’ai pas été primate ! »
Par Jean-Jacques Gay le mardi 22 mars 2011, 21:51 - Evénement - Lien permanent
La part animale Art Orienté Objet Jusqu’au 06 mai 2011 à Rurart 86000
Ljubljana, 22 février 2011, 19h30 - Dans un entrepôt du
centre de la capitale des Slovènes, les artistes français Marion Laval-Jeantet
et Benoit Mangin fignolent les derniers préparatifs d’une performance qui dans
les instants à venir va peut-être totalement changer leur façon d’appréhender
le vivant.
Art Orienté Objet travaille depuis 20 ans sur le bio-art en traçant
une œuvre singulière autour des sciences du vivant et autres écologies
scientifico-sociales. Entre ethnologie, ethnopsychiatrie et bio-technologies
ces deux artistes n’ont de cesse de questionner notre rapport à l’animalité ou
les manipulations génétiques qui transforment notre rapport au monde vivant.


Ce soir là, à Ljubljana grâce à Yann Hauser (le commissaire de la performance) et dans l’un des rares centres d’art bio-tech Européen, la Kapelica Galery, Art Orienté Objet réalise la performance « Que le cheval Vive en Moi ». Marion va laisser Benoit lui injecter un sérum chevalin (immunoglobuline traité en laboratoire). Elle va mélanger son sang à celui de l'animal et tenter, après métabolisme, d’entrer en communication avec celui-ci… partie partie prenante de cette performance du Centaure intériorisé.
20h00 - tout le monde est là, le public s’installe, les
cameramen sont sur les dents, l’équipe médicale de premiers secours se met en
place. Marion attend, assise sur un lit d’infirmerie. Un petit film montre la
prise de sang de Vince (c’est le cheval) puis le traitement de ce sang
en laboratoire (en Suisse) pour le rendre compatible à l’homme. Et puis, en
blouse blanche, Benoit se lance… inocule l’animal à Marion. 
Marion s’étend, le cheval entre en
piste. 
Un second film en stop motion décrit le
parcours chimique dans le corps de Marion (ou écrit sur le corps de Marion).
Puis 15/20 minutes après l'injection du sérum chevalin la performeuse
se lève. Benoit l’assiste dans la mise en place des prothèses échasses à sabots
qui vont lui permettre une rencontre avec le cheval. Accompagnée de Benoit,
Marion sur ses échasses s’avance face à l’animal et la confrontation agite
performeuse et cheval dans un silence religieux.
Poitou-Charentes, 10 mars 2011, 18h30 – dans les
espaces de Rurart, l’exposition d’Art Orienté Objet est prête. Arnaud
Stines et ses assistants prennent les dimensions des œuvres et installent les
derniers cartels. Les artistes répondent aux questions des curieux.
L’exposition est ouverte. Une exposition dont la (les) pièce(s) maitresse(s)
est Que le Cheval Vive en Moi. Une exposition qui regroupe
aussi un ensemble de pièces qui tracent une genèse de cette dernière
performance dont les « restes » s’exposent comme autant de reliques,
comme autant de vecteurs, témoins clés et acteurs de performances. D’abord,
bien sur il y a la trace vidéographique de cette performance. Ensuite après une
immersion dans la nuit slovène d’une rencontre inédite entre l’homme et
l’animal, entre le cheval Vince et l’artiste Marion
Laval-Jeantet, nous pouvons revenir vers les photos, images arrêtée de
cette rencontre. Dans la vidéo on a pu voir l’artiste se déchausser, s’étendre,
un infirmier lui sous-tirer quelques tubes de sang. De ce sang mi animal mi
humain, de ce sang très spécial que benoit va religieusement congeler à l’azote
liquide puis lyophiliser pour ensuite le réduire en une fine poudre. Au sortir
de cette salle de projection vidéo on va d’ailleurs trouver un groupe de
reliquaires gravés d’une signalétique biochimique contenant chacun le sang
performatif soutiré à Marion et traité par Benoit en fin de performance. Et la
boucle est bouclée.
En regard de ces multiples
sont exposés les bocaux de cultures de peaux tatouées d’animaux mythiques des
tatoueurs (serpents, araignées et autre monstres, travail initiatique
effectuées dans des laboratoires au USA en 1996. Bien sur la grande salle
d'exposition est habitée des images photographiques grand format de la
rencontre de Vince et Marion. Mais aussi par celle de Benoit
et les cerfs, et d'AOo avec les girafes et les moutons. Celle de Marion et ses
chats. Et bien sur les objets, instruments chamaniques, prothèses qui ont
permis à AOo de s’animaliser. Casque de moto surmonté de bois de cerfs dont
s’est travesti Benoit pour entrer dans le cercle des cervidés. Pattes Griffues
et longue queue dont s’est affublée Marion pour communiquer avec ses chats. Et
bien sur les échasses à sabots articulées qui ont permis à Marion de se hisser
à la hauteur de sa vince et de vivre cette expérience de centaure
intérieur
. 
Car si, depuis 20 ans, les expériences
de rencontres animales d’AOo sont multiples (laine de Dolly, plumes de Grippe
Aviaire, animaux écrasés, bêtes hybrides, peaux de Porc, fauves, etc…), c’est
la première fois que cette rencontre est biologique. C’est la première fois que
l’animal vit en un de ses deux artistes qui, elle l’affirme depuis l’expérience
qui a durée en elle plus de 48h : "avoir été secouée par un instinct
animal de force et de timidité propre au Cheval" car marion est certaine que
pendant un certain temps dit-elle : « je n’ai pas été primate !
». 

Bien sur des initiations chamaniques africaines IBOGA les ont auparavant
immergés l’un comme l’autre vers des mondes parallèles, et notamment à la
rencontre de leur animal totem (qui doit rester secret). Mais curieusement
cette idée de transfusion équine est venue à Marion il y a déjà quelques
années. En 2004 c'est dans une conférence que l'idée que l'animal ne peut vivre
sur terre que si l'homme en a une usage, elle a imaginée cette rencontre
sanguine avec un animal en voix de disparition qui vivrait en elle. Le panda
lui semblait l'animal idéal. Le Panda ne vit que par la volonté de l'homme.
Mais tous les Zoo du monde ont refusés et les artistes se sont tournés vers le
cheval et ses mythes d’hommes-cheval. Et c’est ainsi que cette performance a
pris corps en même temps que l’exposition de Rurart La Part
Animal.
Mais, on l’a compris, l’œuvre, la pièce
maitresse de cette exposition, ce soir de vernissage reste Marion
Laval-Jeantet. Car la performance intérieure qu’elle a vécu au plus profond
d’elle-même est loin de avoir été livrée. Cette chimie intérieure reste pour
nous un mystère. Et c’est certainement ce mystère qui nous fascine, ce mystère
qui vit en nous, comme le cheval dans le corps de Marion.