Ta garde, de même que Sniper, fait partie d'une série de travaux intitulée Dispn, c'est-à-dire dispositifs exposant n. Ce qui revient à dire que ce dispositif-là comme ceux qui composent la série en question sont déclinables en fonction des pratiques des spectateurs mais aussi d'une logique interne propre à l'oeuvre. Pratiques des spectateurs tout d'abord dans la mesure où cette déclinaison peut effectivement s'entendre  comme la multiplicité de scenarii possibles -chacun des spectateurs ayant un comportement différent. Logique interne ensuite puisque ces déclinaisons et variations peuvent tout aussi bien renvoyer à une amélioration, pour ne pas dire à une mise à jour -une upgrade- du dispositif. Ce dernier point amène avec lui son lot de contraintes dans la mesure où il ne s'agit pas simplement de proposer de nouveau une pièce déjà éprouvée mais bien davantage d'optimiser celle-ci en vue de sa mise en oeuvre par les spectateurs -nous voyons alors combien ce que nous avons distinguer de façon artificielle (pratique des spectateurs et logique de l'oeuvre) est en fait intrinsèquement lié dans le cas présent. Ce qui nous amène au fonctionnement de Ta garde.











Quelque soit la 'version' présentée le principe reste le même : deux images distinctes sont disposées côte-à-côte : chacune d'elle nous montre un boxeur immobile sur un fond identique -en l'occurrence un ring- de telle sorte que nous ayons l'impression d'un combat par images interposées : Ta garde nous donne effectivement à voir un combat. En outre, c'est, nous en tant que spectateur qui par nos actions -avec une souris dans les premières versions puis sur une dalle tactile dans la présente exposition-  activons ledit combat : pour le dire rapidement, c'est en déplaçant le curseur sur l'un ou l'autre des personnages que ceux-ci s'animent. Or, c'est dans la mise en oeuvre de ce combat que nous éprouvons quelques difficultés dans la mesure où son fonctionnement va précisément à l'encontre de nos réflexes. Par exemple, lorsque nous désignons par l'intermédiaire du curseur le boxeur dans l'image de gauche, ce n'est pas ce dernier qui esquisse un mouvement mais son vis-à-vis sur l'image de droite. Autrement dit, il n'est pas rare de lire sur le visage des spectateurs une incompréhension ou une interrogation sur le fonctionnement du dispositif tant nous sommes pris au dépourvu par son fonctionnement. À cet égard, l'injonction contenue dans le titre de l'oeuvre ne s'adresse pas tant aux boxeurs que nous animons étant donné que nous ne saurions les réunir sur une même image -il est d'ailleurs plus judicieux in fine de qualifier leurs mouvements non pas de combat mais de parade-  qu'aux spectateurs, c'est-à-dire nous. Non seulement, il nous faut être d'une grande vigilance dans façon de manipuler Ta garde tant nous éprouvons des difficultés à maintenir inversée notre coordination main/regard -a fortiori lorsque nous voulons que les boxeurs se déplacent vite- mais en outre, c'est nous qui sommes visés par l'un et autre des personnages. Situé entre les deux images, c'est à nous que s'adressent leurs parades : d'un combat à deux nous sommes passés à un combat à trois, raison de plus pour rester vigilant.

Ce qui distingue cette version 2010 des versions précédentes relève d'une combinaison de facteurs relevant en partie de la dimension scénique ou spatiale du dispositif. Ce qui nous frappe en rentrant dans la salle d'exposition est l'espace occupé par Ta garde : celui-ci est des plus conséquent. La première raison à cela est que nous ne sommes plus face à un écran où les deux images sont l'une à côté de l'autre, mais nous sommes en présence d'images en échelle 1, c'est-à-dire en taille réelle -pour le dire autrement, les boxeurs que nous animons ont une taille voisine de la nôtre. Chacune de ces deux images sont vidéo-projetées sur un mur différent, ne se rejoignant qu'à l'angle de la pièce. Ainsi disposées, ces deux images dessinent un espace de combat, un ring, dans lequel nous devons rentrer à notre tour pour accéder à la dalle tactile et ainsi manipuler l'une et l'autre des images. Cette dimension s'incarne physiquement par la présence d'un socle à la place -au lieu- du ring (il s'agit là du deuxième  point que nous voulions souligner au sujet de la dimension spatiale de cette version). Cela se ressent d'autant plus que le socle en question est précédé non pas d'une marche mais d'une légère pente douce ; à peine perceptible à l'oeil, cette pente n'en est pas moins ressentie par les spectateurs lorsqu'ils s'approchent des images comme de la dalle de telle sorte qu'il n'est pas rare de voir certaines personnes s'arrêter là, comme si elles sentaient qu'en allant un peu plus loin elles basculent dans un autre domaine, un autre registre, n'étant plus seulement spectateur mais quelque chose de plus.

Cette version de Ta garde joue de manière peut-être plus explicite encore que les versions précédentes sur les comportements des spectateurs : leurs façons d'appréhender cette pièce, notamment dans l'espace, leurs hésitations et appropriations le cas échéant.


Ta garde
Série des Dispn

Dispositif interactif sur le web et installation, depuis 2000
Samuel Bianchini

Développement informatique de la version "web" : Christophe Salaün [Icono]
Développement informatique de la version "installation" : Alexis Amen [Opixido-Piloti]
Développement informatique de la version "Maintenance" : Oussama Mubarak

Photographies Samuel Bianchini

http://www.dispotheque.org/tagarde/