Versionnalisation 2010
Par Jean-Jacques Gay le dimanche 16 mai 2010, 10:39 - Evénement - Lien permanent
Maintenance, jusqu'au 4 juin à l'EESI Poitiers, renseignements : www.eesi.eu
Pour différentes raisons, réaliser l’exposition présentée à l’Ecole
européenne supérieure de l’image Poitiers-Angoulême dans un centre d’art, un
musée ou une galerie aurait été très difficile. La principale raison est que
Maintenance est une exposition de recherche(s). Proposée ce mois de mai 2010,
Maintenance se singularise en exposant cinq installations jamais vues
dans cette configuration qui sont aussi cinq pièces manifestes crées entre 1999
et 2004 de l’œuvre déjà conséquente de Samuel Bianchini. À l'instar de la
double acception de son titre, Maintenance est expérimentable autant
qu'expérimentale : une exposition qui propose une maintenance à cinq
pièces d’un artiste dont le travail sur l’interactivité entend « enrôler
le public dans l’œuvre ». Maintenance d’installations qui renaissent, non pas
de leurs cendres, mais de leurs précédentes versions. Maintenance qui implique
la main et le tenant, et, de ce fait, place le Geste au cœur du travail de
Bianchini, à travers un échange œuvre/visiteur. Geste(s) du public qui
entretient une relation particulière avec ces œuvres interactives à formes
variables. Geste(s) de l’artiste confronté à une réactualisation de ses œuvres.

Tous les créateurs qui pratiquent cet « art programmé » se
trouvent confrontés à l’évolution des techniques, des concepts mais aussi des
relations des œuvres historiques avec le public de ses expositions. Ces œuvres
d’art "vivantes" (par leur programme et leur mise en forme) requièrent alors
une maintenance, une vigilance, de tous les instants. Une maintenance
archéo-technologique, à travers l’entretien des machines propres à faire vivre
leurs versions originales avec le même hardware, ce qui est le travail des
conservateurs, des commissaires d’expositions et des collectionneurs. Mais
aussi une maintenance artistique, qui demande à l’artiste une sorte de mise à
niveau au gré des révolutions informatiques (up grader les programmes selon les
variations des machines et des langages de programmation) et des usages
techno-sociétaux pour penser leurs œuvres dans leur temps d’exposition. Si la
première maintenance est muséale (elle met en jeu la conservation des œuvres
originales par ses collectionneurs, quels qu’ils soient), la seconde
maintenance concerne tous les artistes qui travaillent avec ces
« nouvelles technologies », et qui peuvent, à la façon de Bianchini,
parler de versionnalisation de leurs œuvres.
Outre
les révolutions technologiques, pourquoi intervenir encore et encore sur des
œuvres si récentes ? Pourquoi ne pas se contenter d’une maintenance de
machines historiques à travers le hard et le software ? Peu d’artistes ont
eu la possibilité (une chance ?) de remettre en cause leur œuvre au gré de
l’évolution de leur pensée, des techniques et de leur public. Si l’on doit
présenter le « repentir » comme une évolution de l’œuvre, tout cela
s’est passé dans le secret de l’atelier ou à travers un ensemble de pièces qui
ont singularisé l’évolution d’une œuvre. Ce droit de repentir, inaliénable à
tout créateur, ne s’est jamais fait valoir après un vernissage ou à travers les
différentes monstrations d’une même pièce ou même chez un collectionneur. Alors
pourquoi le travail de Samuel Bianchini, et par définition toutes les œuvres
qui utilisent les nouvelles technologies interactives à médias variables,
auraient-elles le monopole de cette versionnalisation ? Bien sur,
les avancées techniques sont exponentielles et les créations de cet art du
virtuel, même si elles font dates, prennent souvent le risque de tomber dans un
l’oubli, par l’incapacité des institutions à les conserver convenablement ou/et
manque de références et de moyens. Bien sûr, les publics évoluent et les
artistes aussi. Et dans un monde en mouvement mondialisé, nous arrivons à un
degré d’interactivité expérimentable jouable au sein d’une exposition
expérimentale , à un travail de recherche sur la monstration qui fasse
démonstration.
A plusieurs occasions, l’Ecole européenne supérieure de l’Image a prouvé son
attachement à un devoir de maintenance artistique et technologique. Déjà, dans
l’exposition monographique de Maurice Benayoun, Des grandes questions à la
décharge, plusieurs pièces avaient été versionnalisées . Par une traduction PC
2008 alors qu’elles tournaient à l’origine sur SG (matériel obsolète et
introuvable des années 90), ces œuvres ont eu une nouvelle vie. Avec
Maintenance, l’EESI assume encore cette mission, mais, cette fois, en mettant
en place une véritable exposition de recherche. En montrant pour la première
fois ces cinq pièces (Contretemps, Seul à Seul, pOlymique
Game, Sniper, Ta garde) de la façon dont Bianchini les a
désirées lorsqu’il les a conçues il y a presque dix ans, alors que certaines
technologies n’en étaient qu’à leurs balbutiements, en les exposant dans cette
version rêvée après six mois de travail avec l’artiste, ses étudiants,
professeurs et ingénieurs, l’EESI propose avec Maintenance une
versionnalisation contemporaine et singulière d’une vraie rencontre
entre l’art et l’homme, au sein d’une «interaction homme machine (IHM) ».
Quand Samuel
Bianchini disserte sur l’œuvre ouverte d’Umberto Eco, c’est qu’il a fait de son
œuvre une œuvre ouverte. La performativité des concepts y est non pas accaparée
par les technologies mais par le public. Et son enjeu primordial reste la
participation du spectateur à l’œuvre. Interaction homme machine (IHM) d’où
surgit le mouvement de l’œuvre dans l’œuvre. Temps privilégié où le visiteur
partage à la fois une expérience esthétique, sensorielle, émotionnelle, ludique
et historique. Le visiteur fait l’œuvre sienne. Il s’y immerge et participe à
l’histoire de celle-ci. Il vit ainsi une expérience unique aux côtés d’une
œuvre qui a été et sera différente. En effet, plus que dans toute autre
pratique artistique, on peut dire que chaque exposition de média art ou de
l’art des nouveaux médias est unique. Unique par son interactivité :
chaque spectateur vit une aventure personnelle. Unique par son
historicité : chaque installation, par sa technique, ses machines, ses
développements, sa monstration dans un lieu donné, est datée. Et unique par sa
virtualité : l’art numérique est fugace, mal exposé, mal représenté. On ne
connaît souvent des œuvres numériques que des images ou des témoignages de
celui qui a vu, qui a été là au bon moment, et a testé, appréhendé, joué avec
l’œuvre, la machine, l’exposition. A ce titre, chaque interprétation se doit
d’être documentée par des images et surtout par les témoignages de
spectateurs/acteurs. Et Maintenance est à ce titre également une
expérimentation permanente.
En ce sens, l’œuvre artistique de Bianchini, plus que toute autre, est
ouverte au public et ses usages spectateurs/œuvre en proposent une
démultiplication à travers ses différentes expositions. Si à travers
Maintenance, Bianchini « versionnalise » ses pièces, il entend, plus
que de les améliorer, de les réadapter au contemporain, pour ouvrir à ses
œuvres une nouvelle ère. Prenant le risque d’intensifier ses pièces à chaque
présentation publique, il prend aussi celui de se remettre en question,
d’exposer une évolution personnelle en lieu et place d’une posture historique.
Cette évolution, travail in progress de l’artiste avec ses œuvres, devient
alors une sorte de performance au quotidien où l’exposition est le médium de
démonstration. L’exposition est l’œuvre et l’artiste se confond, peut-être, au
commissaire. « L’exposition n’est pas le lieu d’aboutissement où les
œuvres sont figées, vernies, mais « apporte un temps nouveau à l’œuvre »,
affirme Samuel Bianchini. Maintenance apporte en 2010 un temps nouveau à son
œuvre, bienvenu dans le contexte de renouveau des pratiques de recherche dans
les enseignements artistiques.
En revendiquant que « la rencontre
public/œuvre fait évoluer la dimension esthétique de l’œuvre», on constate que,
selon Bianchini, ce travail de versionnalisation transporte chaque
jour l’artiste au plus près d’une contemporanéité artistique et sociétale.
L’intention de faire du visiteur de ses œuvres le pratiquant de son art prouve
qu’il construit ses dispositifs avec la nécessité d’être pratiqués pour exister
et que cette œuvre entre de multiple façon dans un contemporain en marche.
Après avoir pratiqué Maintenance, on peut se demander comment évolueront encore les cinq œuvres présentées avec les technologies des années 2020. Gageons qu’elles permettront à Bianchini d’aller plus loin que Maintenance 2010 dans son désir de contemporanéité, pour permettre au visiteur de rester le pratiquant subjugué de ses œuvres, l’acteur de ses expositions. Car maintenant plus que jamais, dans Maintenance plus que dans toute autre exposition, c’est le spectateur qui fait l’exposition. Et si l’art « a toujours joué avec les limites de ce que sont les gens », l’art de Samuel Bianchini lui - et l’art interactif à média variables en général - joue avec les limites de ce que vivent ses pratiquants, qu’ils soient spectateurs/visiteurs ou artistes/créateurs.