Giselle, points de suspensions…
Par Jean-Jacques Gay le mercredi 31 mars 2010, 17:59 - APRÈS COUP - Lien permanent
G, Australian Dance Theater, pièce chorégraphique de Garry Stewart en tournée en France ce début 2010. Lorsqu'un Ballet des Antipodes revoit et corrige un classique de la danse occidentale, ça donne un coup de fouet à l'art chorégraphique. Iconoclaste en diable Garry Stewart fait frissonner son public et l'enchante du désenchantement de Giselle. Revenons sur la tournée européenne de "G". et sur le regard d'Elodie Gaillard, étudiante en art, passionnée de danse et d'image, pour qui le spectacle de l'Australian Dance Theater est déjà l'événement Chorégraphique de l'année. JJG
Ils sont douze. Douze à torturer et magnifier la danse durant tout un spectacle. Lorsque le jeune australien Garry Stewart se lance dans une énième ré-interprétation de l'œuvre Giselle, c'est avec violence ; mais dans une puissance chorégraphique unique. Face à cette pièce du 19ème siècle, Stewart met la danse face à un miroir pour qu’elle s’y reflète. Alors, comme dans un mauvais rêve... s'y articule un vocabulaire gestuel autour de la Danse de l'Hystérie, de la danse éthérée comme de la danse classique. Mais résolument violente.
La petite fille qu'était la danse classique a grandi et se fait dépuceler par le chorégraphe.
Ici, comme le fond sonore qui accompagne chaque scène, la chorégraphie célèbre en permanence la violence qui hante Giselle. Les corps passent de l'accablement mélancolique à la rage, par des prouesses athlétiques et un classicisme déconstruit, au rythme sans relâche. Corps masochiste. On a mal à chaque chute. Comme devant un film de David Lynch, la chorégraphie détient un secret oppressant que l'on croit pouvoir résoudre mais qui s'échappe en permanence. L'étouffement grandi encore un peu.
G, point G ? G comme quoi ? G comme Giselle ? Mais qui est Giselle ? Ici on ne parvient pas vraiment à être sûr du vrai visage de Giselle, elle change d'interprète comme de couleur de robe. Quand elle en met ! Cette héroïne ultra romantique, jeune paysanne folle de danse, est ici un être décalé et hystérique qui meurt toujours d'un amour interdit. Mais la frustration de Giselle et la perversion des autres électrons autour d'elle, crée un sentiment de mal-être omniprésent. Comme une scène à laquelle nous, spectateur, nous ne devrions pas assister. Stewart va torturer Giselle du début à la fin.
Finalement, on avait peut être jamais aussi bien parlé de Giselle. Comme un meurtre prémédité : toute la mise en scène est calculée. Sur un tapis de lumière, les danseurs défilent aliénants, du jardin à la cour, dans une linéarité transversale répétée et inquiétante. La dé-construction de la répétition dans l'espace ne se produit alors que pour intriguer sur l'état des choses. Les femmes ne sont là que pour faire danser les hommes dans une insouciance mortelle. Un tableau lumineux annonceur du futur proche... Tout le Corps est crispé. Celui du danseur et celui du spectateur.
Finalement l'histoire importe peu : celle de Giselle est encore moins intéressante que Roméo et Juliette. Mais mamie serait sûrement restée perplexe devant cette interprétation agressive, loin des ballets classiques et puritains. Un prétexte pour éjecter les corps en l'air, leur tirer dessus en plein vol, puis les laisser s'exploser par terre. Les malmener jusqu'à en éprouver du plaisir... Mais, puisqu'avec un récit sans intérêt, Stewart réalise un chef d'œuvre chorégraphique qui exalte autant qu'il effrayait, je lui suggérerais maintenant une pièce inspirée du petit chaperon rouge qui crierait « au Loup ! »