PERSONNES pour tous
Par Jean-Jacques Gay le dimanche 31 janvier 2010, 15:34 - Evénement - Lien permanent
Monumenta 2010 - Personnes de Christian Boltanski au Grand Palais jusqu’au 21 février 2010.
Pour la troisième fois, le Ministère de la Culture et de la Communication
investit magnifiquement le Grand Palais et assure sans conteste la réputation
de son Monumenta. Evénement qui, s’il en est, assume
l’appellation "Communication et Culture". Les deux premières réussites de
Monumenta signées par l’allemand Anselme Kieffer et
l’américain Richard Serra mirent sans aucun doute la pression au premier
français à entreprendre l’exercice Monumenta…l.
De la même génération que ses prédécesseurs, Boltanski
remporte ici une gageure d’importance pour un artiste qui travaille sur
l’intime, le souvenir et la disparition… « habiter » avec brio les
13000 m2 de verre et d’acier du Grand Palais. Pour relever ce défit, Christian
Boltanski nous propose plus qu’une mise en scène, mais une véritable réflexion
en 4 temps de cet espace monumental construit au cœur de Paris au début du
siècle dernier. Au départ, l’artiste bouche l’entrée visuelle de l’espace
d’exposition Personnes au visiteur. Un mur de classeurs métalliques
oxydés efface la perspective du Grand Palais. Puis, il nous accroche l’œil par
une sculpture monumentale « vivante » composée d’une grue et d’un tas
de vêtements abandonnées. Le grappin acéré de cette grue pioche aléatoirement
dans ces vêtements qu’il tire en haut des 45 mètres de la verrière, puis qu’il
laisse planer dans les airs. Le troisième moment de Personnes est un
jardin du souvenir dont on peut parcourir les allées. Stalag virtuel composé de
carrés de vêtements.
Puis l’ultime pièce est sonore, c’est l’ambiance de battements de cœurs qui prévaut à tous les sons et rythme l'ensemble de l’exposition. Battements de cœurs obsédants, travaillés de façon à faire résonner en nous de multiples convois de chemins de fer.

Mais, est-ce une
coïncidence, lors que l’on commémore les 65 ans de la libération des camps
nazis, de se retrouver dans ce parc de l’absence, dans ce jardin du souvenir
qu’est Personnes ? Ici planent les âmes des milliers de personnes
qui ont habités ces vêtements. Vêtements abandonnés qui sont la matière même du
travail de Boltanski. Ici et depuis toujours, il y a une absence, il n’y a
personne(s)… sinon qu'avec Personnes nous spectateurs vivons enfin ici
une impression absente depuis si longtemps : être réellement partie
prenante d’une œuvre d’art.
Au début, il y avait ce Grand Palais, structure de fer, de verre et de lumière construite en 1900, rénové à grands frais il y a quelques années. Espace monumental en plein Paris, vitrine culturelle et patrimoniale qu’il fallait absolument mettre en lumière. Alors vint Monumenta qui proposa à Kieffer puis à Serra d’exposer leur art dans ce bel écrin. Beau, mais grand, lumineux mais désolé, le Grand Palais est un cadeau empoisonné qui propose une exposition médiatique hors du commun pour un lieu hors du commun et une événement qui est plus un tour de force de scénographie qu’autre chose. Un artiste international occupe ce monument parisien pour créer un monument culturel que le monde entier nous enviera.
Aujourd’hui Christian Boltanski réussi ce tour de force en imaginant PERSONES : un Vel D’hiv moderne, un monument aux victimes de nos jours les plus noirs, une œuvre que chaque visiteur pourrait vivre au plus profond de lui même dans le froids et l’absence. Entouré de spectres nés de ces tonnes de vêtements abandonnés et mis en scène, immergé dans l’œuvre, chacun peut expérimenter l’œuvre.
Alors ce nouvel essai marqué par le ministère de la culture et de la
communication offre tout de même un bémol de taille, celui de mélanger
politique et culture au sein de la communication artistique. En effet qu’elle
ne fut pas notre surprise, en lisant le numéro spécial sur
Monumenta du journal libre et indépendant ArtPress,
et d’y voir son éditorial signé par le ministre Frédéric Mitterrand !!!!! A
chacun de se poser les questions que sa morale lui dicte et de trouver les
réponses de ce regrettable mélange des genres… Alors que la DAP et le Ministère
venaient de réussir leur examen de passage, et de légitimer leur
Monumenta (dure alchimie entre pouvoir et art, entre culture
et communication) aux yeux de tous, ce détail, cette goutte d’eau, fait
lamentablement échouer la prouesse institutionnelle. Un ministre ne peut-être
éditorialiste dans un journal indépendant, sauf dans certains pays… qui ne sont
pas des démocraties !!! Enfin c’est ce qu’on disait ! Et donc, si cette
troisième édition de Monumenta est un succès pour Boltanski et
la communication d’un ministère… il est à craindre que la presse artistique
française n’ait du mal à s’en relever… mais ce n’est sans doute qu’une question
d’argent ? 

