- « Paradjanov le magnifique » À Paris : École nationale des
beaux arts de Paris jusqu’au 8 avril 2007 À St Etienne : Musée d’Art
Moderne du 20 avril au 24 juin 2007 - Rétrospective des films de Serguei
Paradjanov à Bobigny renseignements jb.emery@cinepresscontact.com - Sortie DVD
Paradjanov.
Il y avait longtemps que les images de Sayat Nova, la couleur de la grenade
le superbe film de Sergueï Paradjanov me trottaient dans la tête. Les visages
lumineux et les tableaux recomposés à partir d’objets du quotidien, racontaient
magnifiquement le grand poète arménien (éponyme) du 18e siècle et immergeaient
ses spectateurs dans un monde « à la croisée des cultures orientales et
chrétienne », un univers esthétique riche en inventivité et fascinant de
richesse symbolique, l’univers de Paradjanov. Aussi, lorsque fut annoncée la
venue en France des collages de Sergueï Paradjanov à travers une exposition
intitulée « Paradjanov Le Magnifique », l’occasion était trop belle de
voir enfin le hors champ plastique de ce cinéaste incontournable décédé en
1990, en plein tournage de Confession qui n’aurait été que son neuvième
long-métrage. Le nom de Paradjanov reste à jamais associé à un film « Les
chevaux de feu » 1964 « considéré comme un signe de renouveau dans le
classicisme du cinéma soviétique ». Mais nous devons à cet « ogre des
images » plus d’un film remarquable, bien sur son Sayat Nova ou La Légende
de la Forteresse de Suram, Rapsodie Ukrainienne et Achik Kérib, autant de films
de cinémathèques, que la télévision ne s’avise qu’exceptionnellement à
programmer « tard la nuit ». Jamais au grand jamais ce grand cinéaste, cet
artiste de génie, ce magicien de l’image et de la poésie n’est fêté. Et aura
fallu cette « année de l’Arménie en France » pour que certain se
rappelle que Paradjanov (de son vrai nom Sarkis Paradjanian) était fils
d’Arménie. Car s’il vit le jour à Tbilissi le 9 janvier 1924, de parents
arméniens, c’est aussi dans cette Géorgie que Sergueï Paradjanov vécus sa
jeunesse, étudiant le chant et la peinture pendant la seconde guerre mondiale,
puis commençant dès 1946 une carrière de réalisateur à l'Institut
cinématographique d'État, le V.G.I.K. Élève de Dovjenko et assistant du
réalisateur ukrainien Igor Savtchenko. Il réalisera trois films en langue
ukrainienne, et se retrouve entre Arménie, Georgie, Ukraine et Russie au centre
des turbulences soviétiques qui soufflent sur cette Asie Centrale du 20ième
siècle. Lorsqu’en 1965, ses Chevaux De Feu remportent de nombreuses récompenses
internationales, c’est là que commencent pour Paradjanov ses premières
difficultés avec les autorités soviétiques. Ses positions en faveur
d'intellectuels ukrainiens dissidents, et surtout ses allusions au nationalisme
arménien de Sayat Nova en font un paria. « Jugé hermétique et d’un
esthétisme décadent » Sayat Nova est interdit et Paradjanov black-listé.
Condamné au chômage par l’industrie cinématographique soviétique d’état, il
voit ses projets refusés ou interdits les uns après les autres, et effectue de
nombreux séjours dans les geôles communistes, goulags sibériens et autres
gracieusetés offertes par un régime stalinien, qui le condamne pour
homosexualité et trafique d’œuvres d’art. Heureusement, résistant de la
première heure, baigné dans les arts (mère grande artiste et père commerçant
d’Antiquités) Paradjanov va développer un imaginaire de libre-penseur et une
esthétique plastique forte à travers une œuvre de collage qui va lui permettre
de traverser « le moins mal possible » les internements abusifs et
les privations de travail. Cette extraordinaire inventivité artistique révèlera
un poète truculent dont le crédo est l’assemblage de cultures, de médias, et
d’images apparemment contre-nature. L’exposition qui promène les collages de
Serguei Paradjanov en France nous offre un panorama rare sur ses icônes
« populaires » qui sont autant de kaléidoscopes d’une vie marquée par
des tiraillements. Chacune de ces images multiples est une sorte de story-board
thématique fort, scénarimage subtilement dosé de transports poétiques à la Max
Ernst et de subornations politiques vues par John Heartfield, pour créer un
monde à part, un monde d’enferment et d’ouverture, de dénonciations et de
promesses. Mais les collages et les sculptures de Paradjanov sont aussi des
mises en scènes originales qui nous proposent de parcourir des petits films
d’un genre nouveau, une sorte de cinéma sans pellicule. Une œuvre esthétique
que le cinéaste, interdit de caméra et de studio, que le créateur emprisonné,
se bricole pour continuer à vivre son art. Une suite de collages préparatoires
et rétrospectifs de films tournés et à tourner, d’images et d’histoires à
raconter. Aussi cette curieuse exposition, nous dévoile un univers unique et
magnifique, un imaginaire picaresque et acerbe qui insufflera à chaque visiteur
l’envie de voir ou de revoir l’œuvre cinématographique de l’orgre arménien. Car
l’insatiable Paradjanov, par sa créativité visuelle et plastique fait partie
des rares cinéastes de la fin du vingtième siècle à avoir immergé le cinéma
dans une œuvre plastique (on pourrait même dire « picturale ») originale
afin de lui donner un avenir esthétique. Avec Greenaway, Godard, Lynch,
Kurosawa, (et j’en oublie plus d’un) Paradjanov est non seulement l’un des plus
grands maîtres du cinématographe, mais l’un des plus grands artistes de son
temps. À voir… ou à revoir de toute urgence. Serguei Paradjanov est décédé le
21 juillet 1990 des suites d'un cancer.